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Paire de candélabres d'époque Louis XVI. Attribués à Pierre Philippe Thomire (1751-1843) et Fraznçois Rémond, fin du XVIIIème siècle

En bronze ciselé, à patine bleuie et doré, à six lumières en forme de bouquet naturaliste, les bobèches formant roses, tulipes et fleurs de lys, issues d'un vase en forme d'amphore, chaque côté décoré d'un médaillon à scène mythologique et d'un trophée, soutenu par trois pieds surmontés d'une tête de bélier et terminé par un sabot, le centre à motif de serpent enlacé sur une base triangulaire, à riche décor de feuilles d'acanthe, le haut centré d'une guirlande de feuilles de laurier,une petite guirlande postérieure, les côtés décorés de masques flanqués de griffons, reposant sur des pieds fuselés. Hauteur : 121,5 cm. (47 in.) Largeur: 36 cm. (14 in.), l'un, et 39 cm (15 1/3 in.) l'autre (2) - Estimate €1,500,000 - €2,500,000

Provenance: Probablement commande du roi Charles IV et de la reine Marie-Louise d'Espagne auprès de Thomire
Collection du baron Alphonse de Rothschild
Collection du baron Edouard de Rothschild, chateau de Ferrières
Collection du baron Guy de Rothschild, Hôtel Lambert, Paris
Galerie Segoura, Paris où acquis par la propriétaire actuelle.

Notes: Ces candélabres de modèle et de taille exceptionnelle, ont pour pendants deux autres candélabres toujours conservés au palais royal de Madrid, avec lesquels ils formaient sans doute à l'origine un ensemble (voir El Palacio Real de Madrid, edit. Patrimonio Nacional, Madrid, 1975, p.135). Une troisième paire identique et provenant aussi des collections Rothschild est aujourd'hui conservée dans une collection privée américaine. L'histoire des candélabres de Madrid n'a pu être retracée dans l'état actuel des recherches sur les archives royales espagnoles, mais il est certain qu'ils faisaient partie des larges commandes de meubles et de bronzes dorés passées par la couronne espagnole après l'accession au trône de Charles IV en 1788, particulièrement dans les années 1790-1805. Les palais espagnols sont en effet remplis de somptueux meubles (secrétaires et commodes attribués à Weisweiler, Jacob Desmalter ou Benneman, ornés de plaques de marbre, de porcelaine ou de verre églomisé), luminaires et objets commandés à Paris à la fin du règne de Louis XVI, sous le Directoire et au début de l'Empire. Ces ensembles importants attestent de la passion du couple royal pour les arts décoratifs français (on se souvient que la reine Marie-Louise, née princesse de Bourbon-Parme et fille de Madame Infante, était petite fille de Louis XV) et représentent l'équivalent des commandes et achats français de Paul Ier de Russie au même moment. Si le rôle de l'horloger français François-Louis Godon dans les commandes de pendules et bronzes dorés du roi commence à être entrevu et si les commandes de textiles lyonnais chez Pernon commencent à être étudiées, les achats de mobilier sont encore mystérieux, la confusion qui règne dans les archives royales rendant le travail du chercheur ardu. Le rôle de Jean-Démosthène Dugourc (1749-1825), dessinateur du Garde-Meuble de la Couronne semble avoir été primordial à cette époque. Sa fécondité et son originalité avaient suscité l'intérêt des cours étrangères bien avant la Révolution. En 1782, il donna des projets pour la Russie, notamment pour le palais du grand-duc héritier à St Petersbourg, ainsi que pour celui du général Lanskoy. En 1786, il proposa divers projets de décoration pour les pavillons (casita del Principe) destinés au prince héritier (futur Charles IV) dans les parcs de l'Escorial et du Prado, ainsi que les projets d'un chalet pour Aranjuez. Au début de la Révolution, comprenant que sa carrière auprès de l'administration des Bâtiments du roi de France était compromise, il se tourna vers les collaborations " industrielles " (manufactures de papiers peints, de cristaux et de porcelaine de Paris), tout en continuant de donner des projets de décoration pour l'Espagne, notamment pour la duchesse d'Albe, dans son palais de la Moncloa, et pour la salle du trône du palais royal de Madrid (" En 1790, il fit tous les dessins pour la décoration intérieure du palais d'Albe, ainsi que le dessin d'une salle du trône pour le palais de Madrid " assure-t-il dans son autobiographie de 1800). Cette collaboration avec l'Espagne se poursuivit, notamment par le truchement de Godon pour qui il dessinait et faisait réaliser les pendules et bronzes que celui-ci vendait à la cour d'Espagne :

"Dans le cours des 9 ou 10 années qui précédèrent la Révolution, le premier il donna l'exemple d'employer les genres Arabesque et Etrusque ; non seulement dans les décorations d'architecture, mais pour les tentures et les meubles : et depuis ce temps, tous les dessins exécutés à Lyon par Pernon, ainsi que tous les bronzes et les bijoux présentés en cette Cour [Madrid] par feu Godon ont été inventés et dirigés par lui " écrit-il dans un texte de 1823 (publié par C. Baulez dans De Dugourc à Pernon, nouvelles acquisitions graphiques pour les musées, Lyon, 1990, p.103). Cette collaboration datait sans doute de l'accession au trône de Charles IV, puisque dans autre texte, Dugourc se vantait d'être l'auteur de " quelques pendules faites pour sa Majesté Catholique, entre autres celle faite en lustre de l'année 1788 ".

Dans les archives du Palais Royal de Madrid, le seul texte qui pourrait se rapporter aux candélabres est une liste de marchandises proposées à la Couronne espagnole par la veuve de François-Louis Godon, Madeleine Prévost de Boselli (qui comprend notamment la table aux sphinx à plateau de porcelaine):

"Deux paires de girandoles particulières, de 5 (ou 3?) pieds français de hauteur. En outre, ils seront placés sur des piédestaux en bois qui n'ont jamais été utilisés et garnis en bronze doré. Le tout aura entre 8 et 9 pieds de hauteur".

A la mort de Godon, en 1799, Dugourc partit pour l'Espagne où il lui succéda comme principal dessinateur et fournisseur du roi d'Espagne. Il s'installa à Madrid, entamant là-bas une carrière auprès de la famille royale et des grands (la duchesse d'Ossuna, le prince de la Paix, la duchesse d'Albe) qui devait durer pendant tout l'Empire et qui devait lui assurer la prospérité (précaire). Dans son autobiographie rédigée en 1800 (publiée par Anatole de Montaiglon dans les Nouvelles Archives de l'Art Français, 1877, pp. 367-371), il indique " A la fin de 1799, consulté par Don Josef Lugo, consul à Paris, sur l'exécution d'une voiture que l'on destinait à leurs majestés, Dugourc en prit la direction et venait de la terminer, quand la mort de l'horloger Godon, survenue à Bayonne lorsqu'il venait à Madrid, fit croire à sa famille que la présence de l'homme qui avait dirigé les objets d'art, dont sa veuve se trouvait chargée, ne pouvait que lui être utile : telle a été la raison du voyage de Dugourc en cette cour où il est depuis le 26 avril 1800 ". En 1803, son beau-frère l'architecte Belanger écrit à François-Honoré-Georges Jacob que Dugourc est devenu " premier architecte du roi d'Espagne et du prince de la Paix ". Après le départ de la famille royale, Dugourc continua à travailler pour le frère de l'Empereur, le roi Joseph et rentra en France en 1813.

On sait que les bronziers qu'utilisa principalement Dugourc furent Gouthière (pour le duc d'Aumont, la duchesse de Mazarin et Mme du Barry), ainsi que Thomire et Rémond. Ces deux derniers, qui supplantèrent Gouthière vers 1785, (après que celui-ci eut fait faillite en 1784 et quitté ses locaux en 1786) étaient ceux qu'utilisa Godon pour les pendules destinées à la Cour d'Espagne (voir Baulez, op.cit., p.20). C'est vraisemblablement à l'un des deux que revient la paternité de ces candélabres.

Le cheminement de ces objets reste mystérieux au cours du XIXe siècle, jusqu'à leur acquisition par le baron Alphonse de Rothschild dans les années 1880. On peut suggérer, (comme on l'a fait récemment à propos des candélabres de Mentmore, vente Sotheby's Paris, le 2 octobre 2008, lot 48) qu'ils firent partie des objets personnels emportés par la reine Isabelle d'Espagne (1830-1904) lors de son long exil à Paris, dès 1868 à et qu'ils furent sans doute cédés vers 1880 aux Rothschild, en même temps que divers autres grands objets de même provenance, comme le guéridon à plaques de porcelaine de Sèvres monté par Thomire, qui était un présent du roi Louis XVI à la reine Marie-Louise et qui appartint aux collections Rothschild (vente Tajan, Paris, le 20 juin 2001, lot 146), ou la paire de candélabres cités plus haut, qui étaient des cadeaux de Louis XVI à Marie-Louise d'Espagne, alors princesse des Asturies pour les étrennes de 1786.

Christie's. Chefs D'oeuvre d'une Collection Privée Francaise. 16 December 2008. Paris. Image 2008 Christie's Ltd. www.christies.com