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Deux esclaves. Attribué à Pietro Tacca (Carrare, 1577 - Florence, 1640) et à son atelier. Florence, XVIIe sièclePhoto Kohn

Bronze à patine brun nuancé. H. 45 cm, L. 20 cm, P. 25 cm et H. 46 cm, L. 18 cm, P. 23 cm. Traces de reparures anciennes - Estimation : 120 000 / 180 000 €

Provenance: Acquis par la présente collection sur les conseils de Monsieur Charles Avery

Expositions: Paris, Galerie Gérald Piltzer, Giambologna, la sculpture du Maître et de ses successeurs, du 6 mai au 15 septembre 1999 Bâle, Suisse, CULTURA BASEL, du 13 au 21 novembre 1999

Cette exceptionnelle paire de sculptures en ronde bosse en bronze à patine brun nuancé, d'une grande qualité d'exécution a été réalisée sur le modèle des I quattro mori incatenati présents sur la base du Monument de Ferdinand Ier de Médicis à Livourne, oeuvre de l'un des plus remarquables artistes florentins de la première moitié du XVIIe siècle, Pietro Tacca (1577-1640).

Les deux personnages sont représentés assis sur un socle quadrangulaire à piédouche et ne sont couverts que d'un simple drapé aux plis profonds savamment posé sur les hanches.

Leur corps adopte une forte contorsion marquée par leur tête tournée à l'aplomb de l'épaule, leur buste rejeté vers l'avant, leurs bras liés dans le dos et leurs jambes repliées dont les pieds restent en suspens.

Cette position tout en tension est fermement soulignée par la situation des bras retenus dans le dos.

La musculature saillante et puissante de ces hommes enchainés est accentuée par l'effort qu'ils font pour tenter de se défaire de leurs liens.

L'origine de cette contorsion extrême est invisible au spectateur qui devine la tentative que ces hommes font pour se libérer.

Le dramatisme de la scène se perçoit également sur les traits de leur visage, tendus et crispés accompagnant l'effort fourni par les bras.
Chacun apparaît sous des traits ethniques différents, l'un, aux lèvres lippues et aux cheveux crépus fait référence à l'Afrique Noire ; l'autre, aux yeux en amande et arborant une touffe de cheveux sur le sommet de la tête, à l'Orient.

On retrouve dans ces oeuvres toute la puissance du maniérisme alors à son plein apogée cependant atténué par une certaine pointe de réalisme.

Ces statuettes sont des réductions des quatre esclaves du Monument dei quattro Mori ou « des quatre Maures » érigé à la gloire de Ferdinand 1er de Médicis et célébrant les victoires de l'Ordre des Chevaliers de Santo Stefano à Livourne contre les pirates des Barbaresques en Méditerranée.

Dès 1595, Le Grand-duc commande au sculpteur Giovanni Bandini (Florence, 1640 - 1699) un monument à la gloire de ses flottes en Méditerranée pour la Piazza della Darsena.
En son sommet, une statue en pied de Ferdinand 1er le présente en uniforme portant le bâton de commandement, la couronne de lauriers et arborant la croix des Chevaliers de l'Ordre de San Stefano, institution fondée par son père Côme 1er pour lutter contre les Ottomans et les pirates de la Méditerranée.
En 1607, il fut décidé d'y adjoindre quatre figures de condamnés enchaînés aux quatre angles du monument. Pietro Tacca, alors sculpteur attitré à la Cour florentine, est chargé de l'exécution de ces pièces.

Les modèles en cire furent ainsi conçus mais ce n'est qu'en 1615 que la fonte fut décidée et qu'en 1623 que les deux premières statues furent installées.

Les modèles en plâtre furent placés dans les appartements du Grand-duc à Florence. Taddeo di Michele di Carrara ajoutera encore quatre trophées barbaresques placés sur le socle de la statue qui furent démontés à la fin du XVIIIe siècle par les troupes napoléoniennes.

L'ensemble devait être complété par deux fontaines aux monstres marins, réalisées par Pietro Tacca dans les années 1630, mais qui finalement seront installées à la place de la Santissima Annunziata, à Florence.

La représentation de captifs se répandit chez les princes européens du XVIIe siècle luttant au quotidien contre les corsaires de la Méditerranée. Monuments érigés à la gloire d'un souverain, ils n'en sont pas moins objets de propagande politique destinés à affirmer la suprématie de l'état face aux actes de piraterie. Pietro Tacca s'est probablement inspiré des oeuvres de Michel Ange (1475-1564) représentant des esclaves destinés à orner le tombeau de Jules II (aujourd'hui conservés à Paris au Musée du Louvre et à Florence au Musée du Bargello.

La tension nerveuse et physique sert, comme chez Michel-Ange, de prétexte à l'artiste pour mettre en valeur la beauté de la musculature de ces hommes enchainés. Cependant, ces sculptures inachevées, représentent des prisonniers dans la souffrance de condamnés.

Ils ne sont pas identifiés à des captifs de guerre, comme ce fut le cas au XVIIe siècle, les artistes présentant alors avant tout des figures de vaincus, capturés lors de batailles, et renouant ainsi avec le motif répandu sous l'Empire Romain des Triomphes à la gloire du Général victorieux de retour à Rome ramenant les vaincus sous forme d'esclaves.
Pietro Tacca, très attaché au réalisme de ses sujets et voulant symboliser les différents types d'hommes existant dans les équipages des bateaux pirates, aurait pris ses modèles dans la prison de Livourne.
D'ethnies différentes, ils sont tous marqués par la douleur et la soumission. Disposés aux angles, ils forment un jeu complexe de lignes mais restent isolés dans leur captivité, aucun regard ne se croisant.
Chacune des figures porte un nom, Morgiano, le plus jeune au profil européen, présente un crâne rasé et une touffe de cheveux « à l'orientale », rappelant les slaves enlevés jeunes et convertis de force à l'Islam. Ali Melioco, le type même du vieux corsaire ottoman, aux traits durs et ridés suggère le chef de galère.

Le troisième personnage, le Captif Noir, représente un jeune homme venu d'Afrique et renvoie aux cultes animistes.

Le dernier captif, Ali Salettino (de la ville de Salé) symbolise l'Algérien.

Les quatre prisonniers viennent donc des quatre rives de la Méditerranée et proposent au spectateur une galerie de portraits de pirates qui doivent servir d'exemple de la juste punition des mécréants.
Par la suite, les quatre figures deviendront par extension, une référence aux quatre continents alors connus.
Ce monument impressionna profondément les artistes et ce, bien au delà des frontières du Grand-duché. Ainsi en 1623, le sculpteur allemand, Georg Petel (1601- 1634) de passage à Livourne, réalisa des dessins de l'esclave Morgiano. Jérôme Lalande (1732- 1807), astronome français, directeur de l'Observatoire de Paris déclare en 1769 : « …la composition en est excellent, surtout celle des deux vieillards ; quoi qu'ils ne soient pas dans le goût de l'antique, ils ont un caractère convenable à la nature qu'on a voulu imiter ; …enfin ils tiennent beaucoup pour le dessin des excellents ouvrages de Rubens ».
Originaire de Carrare où il fit sa première formation aux côtés d'Alderano Cibo, Pietro Tacca entre en 1592 dans l'atelier de Giambologna ou Jean de Bologne (1529-1608) à Florence et devient son principal assistant après le départ de Pierre Franqueville pour Paris en 1601.
A la mort de son Maître en 1608, il reprend l'atelier et devient « statuario di corte », sculpteur de la Cour du Grand-duc de Toscane.

Il acheva les oeuvres de son Maître dont la statue équestre de Ferdinand 1er de Médicis pour la Piazza della Santissima Annunziata, celle du Roi de France Henri IV pour le Pont Neuf à Paris (détruite à la Révolution) et celle de Philippe III d'Espagne aujourd'hui à la Plaza Mayor à Madrid. Concepteur de fontaines, de statues équestres (de Philippe III, de Philippe IV ou de Charles-Emmanuel de Savoie qu'il laissa inachevée à sa mort), de statues funéraires (de Ferdinand 1er et Cosme II pour la Chapelle des Princes), ainsi que de nombreuses statues religieuses et crucifix, son chef-d'oeuvre est sans nul doute les I quattro mori incatenati sur la base du Monument de Ferdinand de Médicis. Parallèlemen t à son activité officielle, il réalisa de nombreux bronzes aux sujets mythologiques et profanes de petites dimensions destinées à une clientèle privée.

L'art de Pietro Tacca peut apparaître comme une synthèse de ses glorieux ainés. Adepte du maniérisme, il sut recueillir la force et la tension extériorisées des oeuvres de Michel-Ange mais aussi le naturalisme nordique propre à Giambologna.

La grande qualité de la fonte et de la ciselure de nos bronzes attestent de la maîtrise de l'artiste qui su mettre à profit les enseignements et les influences dont il bénéficia.

Le thème des esclaves enchainés, dans la pure tradition de la Rome Antique, exaltant ainsi la suprématie d'un souverain fut repris par d'autres artistes et notamment Pierre Franqueville (Florence, vers 1576 - Paris, 1654) qui réalisa en 1614 quatre captifs en bronze fondus en 1618 par Francesco Bordoni (1580-1664) pour orner le piédestal de la statue équestre d'Henri IV du Pont Neuf conçue par Pietro Tacca. Pierre Franqueville fut élève de Giambologna au même titre que Tacca.

Il est évident que le premier fut influencé directement par le monument dei quattro mori de Livourne du second avec qui il entretenait des contacts même après son départ pour la France.

Les esclaves de Pierre Franqueville adoptent cependant un maniérisme propre au style français. Giovanni Battista Foggini (Florence, 1652-1725), sculpteur à la Cour de Florence, conçut en 1698 le socle du monument équestre du Roi d'Espagne Charles II (1661-1700) composé de quatre esclaves.

Les statues ont aujourd'hui disparu mais il reste des modèles en cire et en porcelaine attestant de cette création.
En 1706, il reprit ces modèles pour orner le monument érigé en l'honneur de Joseph II, Saint Empereur Romain Germanique et qui sont aujourd'hui conservés au Bayerisches Nationalmuseum de Munich. De facture très proche, ces figures présentent néanmoins des spécificités notoires notamment dans le port de la tête aux inclinaisons différentes. Très peu d'exemples d'oeuvres reprenant le thème des esclaves enchaînés sont apparus sur le marché international. Ainsi, on peut noter un ensemble de quatre sculptures représentant des esclaves qui figurait dans la vente du Baron Achille-Florentin Seillière à Paris en 1890, sous les numéros 454 et 455 de la vacation avec la description succincte de « bronzes français du temps de Louis XIV ». D'après l'éminent spécialiste Charles Avery, ces pièces pourraient être attribuées à Giovanni Battista Foggini.
Un centre de table représentant le monument de Ferdinand 1er de Médicis d'une hauteur de 75 cm environ en bronze et marbre daté de la fin du XVIIIe siècle, début du XIXe siècle a été présenté en vente chez Christie's Londres en 2007 sous le numéro 225 et la vente Yves Saint-Laurent organisée en février 2009 a inclus une statuette en bronze d'esclave enchainé d'après le modèle de Pietro Tacca sous le numéro 496 de la vacation.

Les deux sculptures en bronze que nous présentons sont d'une grande rareté de par le très petit nombre d'exemples connus actuellement que nous pouvons attribuer à Pietro Tacca, et par la grande qualité de fonte, témoignage de l'intérêt que l'artiste a attaché à ses sujets. Par rapprochement, nous pouvons citer également un pommeau d'épée orné d'une tête d'esclave attribué à Pietro Tacca conservé à la Tour de Londres (fig. 10) qui reprend de manière fort similaire les traits de l'un de nos sujets.

Références bibliographiques: John Pope Hennessy, Italian High Renaissance and Baroque Sculpture, éd. Phaidon, Londres, 1963. Anthea Brook, Pietro Tacca a Livorno - Il Monumento a Ferdinando I De'Medici, éd. U. Communicazione ed Editoria, Livourne, 2008. Jessica Mack-Andrick, Pietro Tacca - Hofbildhauer der Medici (1577 - 1640) - Funktion und Ikonographie die frühabsolutistichen Herrscherdenkmals Grossherzögen Ferdinando I, Cosimo II und Ferdinando II, éd. Verlag und Datenbank, Weimar, 2005. Klaus Lankheit, Florentinische Barockplastik - die Kunst am Hofe der letzen Medicis, éd. Bruckman,Munich, 1962. Collectif, The Twilight of the Medici, Late Baroque Art in Florence, 1670-1743, catalogue d'exposition, Detroit, Institute of Art, 1974. Charles Avery, Giambologna, The Complete Sculpture, éd. Phaidon, Oxford, 1987.

Kohn. Samedi 15 septembre 2012. Hôtel Le Bristol, Salon Castellane - 112, rue du Faubourg Saint Honoré - 75008 Paris. http://www.kohn.fr