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Exceptionnelle commode d'entre-deux en laque bleu européen. Par Jacques Dubois (1694-1763). Reçu Maître le 5 septembre 1742. Photo Kohn

Bâti de chêne, laque européen, or à la feuille, bronzes dorés et marbre. Estampillé J. Dubois et JME. H. 84,5 cm, L. 88,5 cm, P. 47,5 cm. Très belle qualité des bronzes dorés. Restaurations au laque d'entretien et d'usage.. Rapport de conditions sur demande - Estimation : 250 000 / 400 000 €

Cette rarissime commode dite « sauteuse » de forme galbée ouvre par deux tiroirs à traverse de soutien dissimulée.

Les montants galbés sont prolongés par de hauts pieds finement cambrés. Revêtue d'un laque européen à fond bleu, elle s'orne d'un élégant décor à la feuille d'or rehaussé de polychromie représentant sur la façade un oiseau exotique posé sur une branche dans un paysage de fleurs de pivoines et de feuillages ; des papillons en vol complétant la composition. Sur les côtés, un oiseau huppé picore les graines de l'arbre.
Un fin réseau de feuillages chantournés en bronze ciselé et doré fait office d'encadrement des compositions.

Les bordures des tiroirs sont soulignées d'un filet doré, motif repris sur les faces latérales pour en accentuer la forme générale.

Les montants sont ornés d'un entrelacement de feuillages rocaille retombant jusqu'aux sabots terminés en volute. Jacques Dubois fut l'un des plus grands ébénistes du règne de Louis XV. Longtemps, il travaillacomme ouvrier libre dans le faubourg Saint-Antoine, ce qui explique l'existence de meubles non estampillés pouvant lui être attribués.

Il acquit ses lettres de maîtrise en 1742 à l'âge de 49 ans.

Il lui reste alors une vingtaine d'années d'une brillante carrière qu'il accomplira rue de Charenton.
A sa mort, sa veuve et son fils René poursuivront son activité pendant vingt ans.

Il fut l'un des rares ébénistes qui su développer une clientèle personnelle et ne pas dépendre exclusivement des marchands merciers pour prospérer.

Il leur réserva cependant ses plus belles oeuvres notamment à Léger Bertin, François Machart ou Deyle-François Labrunne ; en témoigne la répétition de certains modèles, bureaux de pente ou commodes.

Il en est ainsi du bureau plat dit « de Vergennes » conservé au Musée du Louvre qui possède l'estampille bien visible de Pierre Migeon et celle, plus dissimulée de Dubois, le premier agissant au titre de marchand mercier.
Son inventaire après décès réalisé en février 1764 révèle un atelier d'une très grande activité : il détenait douze établis, alors que B. V. R. B. , son principal concurrent, n'en comptait que trois à cette date.

Il y est mentionné nombre de meubles à écrire, secrétaires, bureaux plats et petites tables et un stock important de bronzes. Par contre, très peu de commodes et de meubles en laque y sont recensés ainsi qu'aucune réserve de cette matière rare venue d'Extrême Orient, ce qui trahit malgré tout sa dépendance vis-à-vis des marchands merciers qui fournissaient les panneaux.
Son style s'associe à celui du rocaille dont Jacques Dubois demeure l'un des maîtres les plus remarquables.

La rocaille, lyrique et harmonieuse, est essentiellement présente dans le dessinde ses bronzes riches et d'une exécution exemplaire.

Ces ornementations au style syncopé et mouvementé, se heurtent en courbes et contre-courbes. Aux rinceaux déchiquetés s'ajoutent des motifs végétaux, des guirlandes de fleurs et feuillages s'accrochant aux angles et se développant en longues chutes.

L'importance que Dubois conférait aux bronzes ne doit pas faire oublier tout le travail dédiéaux supports: placages de bois de rose, de bois violet, de satiné, marqueteries de fleurs et de feuillages.

Les laques de Chine (assez fréquents), du Japon (moins habituels) ou en vernis européen (très rares) ont été utilisés harmonieusement pour faire naître des chefs-d'œuvre d'ébénisterie parisienne.

Notre commode adopte les caractéristiques des modèles que Dubois affectionnait particulièrement,à deux tiroirs sans traverse revêtues de laque oriental ou plus rarement de vernis européen pourvues d'un décor de bronzes rocailles encadrant la façade ainsi que sur les chutes d'angle et les arêtes protégeant les montants. Très admiratif devant les réalisations des artisans laqueurs chinois et japonais, Dubois fit partie des ébénistes qui en garnirent leurs meubles en adaptant les formes des panneaux originaux aux structures alors en vogue.

Cette technique de placage de panneaux orientaux sur des structures européennes se développa au début du XVIIIe siècle. Rapidement, les ébénistes prirent conscience de la demande grandissante de la clientèle et du risque de pénurie de ces matériaux.

Ils imaginèrent donc dans un premier temps d'exporter des bois préparés, commodes, bureaux ou paravents, dans des ateliers chinois qui en effectuaient le laquage. Au retour, il ne restait plus qu'à monter les pièces. Malgré la rapidité des transports maritimes hollandais, les délais étaient très longs et entrainaient une hausse conséquente des prix.

Les ébénistes cherchèrent alors à réaliser eux- mêmes les laques. Jean-Félix Watrin dans son Traité des couleurs et vernis, paru en 1773 donne quelques éclaircissements sur l'évolution des recherches en matière de laque : « quelques procédés, connus et dévoilés, par de savans Missionnaires qui ont été en Chine et au Japon, ont éclairé l'industrie ; à force de combiner des mêlanges, on est parvenu à ne rien leur envier, comme dans tous les Arts, on a beaucoup tâté, avant de trouver les résultats que l'on désiroit ». Grâce aux travaux des missionnaires, hommes instruits et curieux, qui se penchèrent les premiers sur l'étude des secrets de la composition des laques orientaux, les artisans parisiens purent améliorer leur propre technique.

Les premières mentions des rares vernisseurs à l'imitation de la Chine installés à Paris datent du tout début du XVIIe siècle. Ainsi, Estienne Sager officia sous la Régence de Marie de Médicis et livra à la Couronne en 1613 un grand cabinet « façon de la Chisne ». De même Pierre Desmartin, « gardien des curiosités de la Chine » de Louis XIII qui, outre son activité de marchand, fut peintre et livra en 1619 au jeune Roi, un petit carrosse « peint en façon de la Chine ». Mais il faudra attendre le XVIIIe siècle et la lignée des Martin pour que le métier de peintre-vernisseur « en verny façon de la Chine » explose avec le fondateur de la dynastie Guillaume Martin dont l'atelier fut honoré du titre de Manufacture Royale.

La technique est alors définie clairement ; à base de copal, d'huile de lin dégraissée et d'essence de térébenthine, la solution clarifiée donne un vernis blanc qui valut aux Martin un succès mondial. « Les vernis de la Chine ont toujours été les plus estimées, mais aujourd'huy ceux des Martin les égalent, si même ils ne les surpassent, et son vernis, si vanté dans toute l'Europe, est une de productions modernes » extrait de l'ouvrage de Jean-Félix Watrin, Traité des couleurs et vernis, paru en 1773.

Les ateliers se développèrent principalement dans le quartier du Faubourg Saint-Antoine, près des ébénistes, attestant de la proche collaboration des deux métiers. Aucune codification de la profession ne fut établie, rendant difficile l'appréhension de l'activité, de son organisation et de son extension. Quelques noms, comme Jacques Garnier, Adrien Vincent ou Daniel Albert sont mentionnés dans les rares documents conservés de cette activité qui reste aujourd'hui largement méconnue.
En conséquence, il est très difficile d'attribuer la paternité des décors à un atelier parisien en particulier en l'absence de documents de commandes émanant d'ébénistes et de marchands merciers.

La terminologie d'ailleurs prête à confusion.
Dans les livres-journaux des marchands merciers, il y est fait mention indistinctement de « verny de Martin », « verny commun » et « verny de Paris ».

La seule certitude que nous ayons est que la dynastie des Martin jouit d'une telle réputation qu'elle fit de leur nom un terme générique et dès 1750, le terme de «vernis de Paris » devint « vernis Martin ».
Répondant aux commandes des ébénistes pour revêtir les bureaux dos d'âne, bureaux plats ou commodes, ces vernisseurs eurent une activité plus lucrative dans des domaines tels que les menus objets, boites, petites fournitures et surtout les voitures, carrosses et chaises à bras.
Ce qui eut pour conséquence le déclin à la fin du règne de Louis XV des meubles à décor de laque.

La technique du laque européen présente de nettes différences avec les panneaux venus d'Extrême Orient: ces derniers arborent de forts reliefs, conséquence d'une superposition de multiples couches alternées de longues périodes de séchage. De plus, les fonds n'adoptent que des tonalités noires ou rouges, à la différence des ateliers parisiens qui eurent recours, bien que de manière fort occasionnelle, à des coloris plus chatoyants comme le jaune- jonquille, le vert ou le bleu.

Il n'existe que de rares exemples de meubles qui adoptent un décor en fort relief à l'imitation du Japon, d'une technicité très complexe. Nous pouvons citer par exemple la commode estampillée Mathieu Criaerd, réalisée vers 1755-1760, conservée au Metropolitan Museum of art de New York (inv. 1974. 356. 159) (fig. 1) dont le décor du panneau conçu en laque européen est directement inspiré d'un panneau en laque japonais des années 1660-1680 monté sur une commode estampillée B. V. R. B. , datée 1750-1760 et conservée aujourd'hui au Victoria and Albert Museum de Londres (inv. 1094-1882).

Il en va de même du secrétaire en dos d'âne de Madame de Pompadour livré entre 1748 et 1757 pour garnir le Château de Bellevue attribué à Adrien Delorme et vernis par Etienne-Simon et Guillaume Martin (Paris, Musée des Arts décoratifs, inv. 32636) (fig. 2). Celui-ci présente sur un exceptionnel fond bleu un décor inspiré d'un panneau provenant d'un cabinet japonais de la fin du XVIIe siècle, remonté en 1782 sur une encoignure de Martin Carlin et livrée par le marchand mercier Darnault à Madame Adélaïde.

Les décors en vernis européen en très léger relief, plus fréquents, furent le privilège de quelques éminents ébénistes comme Bernard II Van Risen Burgh dit B. V. R. B. , Adrien Delorme, Mathieu Criaerd, Jean Desforges ou Jacques Dubois. Commodes, bureaux dos d'âne ou bureaux plat se revêtirent de vernis à fond noir ornés de motifs orientalisant en or et aventurine imitant scrupuleusement ou avec plus de liberté les décors chinois et japonais.
Collections privées ou muséales attestent de cet intérêt. Contrairement à la passion pour les laques à fond noir qui ne se démentit jamais, le goût pour les vernis de couleur, rouge, ou plus rarement jonquille, bleu ou vert, fut de courte durée, et leur délicate réalisation limita le nombre de pièces ainsi décorées. Nous pouvons ainsi citer une commode de Jean Desforges en vernis jonquille à décor de la Chine datée vers 1740, provenant de l'ancienne collection Didier Aaron ou le secrétaire dos d'âne d'Adrien Delorme en vernis Martin à fond rouge du milieu du XVIIIe siècle, conservé dans la collection Partrigde fine Arts de Londres.

Les modèles à fond bleu sont tout aussi rares.

Le Musée des Arts décoratifs de Paris présente le secrétaire en dos d'âne attribué à Adrien Delorme livré au château de Bellevue pour Madame de Pompadour vers 1750-1755 ; le grand marchand parisien, Bernard Steinitz présenta dans les années 1990 un secrétaire en dos d'âne estampillé B. V. R. B.
En vernis Martin à fond bleu à l'imitation du Japon doit les tonalités sont relativement proches de notre commode.

Le Musée du Louvre quant à lui conserve une commode de Mathieu Criaerd commandée pour la Chambre Bleue de la Comtesse de Mailly (1710-1751) au Château de Choisy et livrée par Thomas Joachim Hébert en 1742 faite « en vernis fond blanc peint de fleurs, plantes, oiseaux et ornements bleus ».

Notre commode appartient donc à un ensemble très restreint de meubles vernis à fond bleu à décor à l'imitation des panneaux orientaux. Conçu selon un assemblage qui avait les faveurs de Jacques Dubois, ce meuble rarissime mêle à la fois la rareté du laque bleu européen, la qualité de l'ornementation des bronzes dorés, l'élégance, la fraîcheur et le dynamisme de la composition.

Références bibliographiques: Thibault Wolvesperges, Le Meuble français en laque au XVIIIe siècle, éd. de l'Amateur, Paris, 2000

Kohn. Samedi 15 septembre 2012. Hôtel Le Bristol, Salon Castellane - 112, rue du Faubourg Saint Honoré - 75008 Paris www.kohn.com