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Ecole bourbonnaise du premier quart du XVIème siècle, Narcisse se mirant dans la fontaine d'amour, épié par Echo - Photo Sotheby's

Annotation manuscrite du début du XVIème siècle, à l'encre brune, en moyen français, sur la partie supérieure gauche de la feuille :
Beaulté sans bonté, honneur sans valleur,
Espoir sans exploit cuider sans savoir
Sans grant raison joye et sans cause pleur
Parolle sans fait vouloir sans pouvoir
Confort en souhait sont pareilz abuz
Comme en la Fontaine trouva Nercissus
Encre brune, lavis brun; 200 x 160 mm. Estimation: 50,000 - 70,000 EUR. Lot. Vendu 48,750 EUR
 

NOTE DE CATALOGUE: Notre dessin est un témoignage précieux de la réception de l’humanisme italien par les milieux lettrés et aristocratiques français, au crépuscule du Moyen-Âge.

L’étude du dessin serait impossible sans son rapprochement avec le feuillet 50 verso du recueil Robertet, œuvre anonyme conservée à la Bibliothèque Nationale de France (BNF Français 24461). Ce feuillet de vélin présente une composition tout à fait similaire, ainsi que le même sizain composé en moyen français.

Le recueil Robertet, riche de 142 feuillets contenant des poèmes de divers horizons littéraires, tous illustrés à l’encre et au lavis, fut réalisé pour un membre de la famille bourbonnaise des Robertet, hommes de lettres, mécènes et hommes d’état1. A ce titre, il est emblématique de toute une production de manuscrits illustrés, réalisés à l’aube du XVIème siècle, mêlant mythes antiques, poésie française contemporaine et évolutions artistiques venant d’Italie. Les nombreux exemplaires avec variantes du recueil Robertet qui sont aujourd’hui connus2 permettent de mesurer l’étendue de son succès.

Sa première partie contient les Triomphes de Pétrarque adaptés en français par Jean Robertet (1405-1492) ; la suite présente les dieux et déesses du paganisme ; viennent ensuite des Dictz moraux par le poète bourbonnais Henri Baude (c. 1415 – c. 1490); suivis par des poèmes sur la symbolique des couleurs ; sur les traits caractéristiques des différentes femmes d’Europe ; sur des figures tutélaires de la mythologie gréco-latine3; un cycle sur les douze sibylles composé par Jean Robertet ; et enfin sur sept femmes célèbres de l’Antiquité.

Ce manuscrit se voulait un ouvrage de pédagogie pratique pour l’instruction des Grands, les mettant en garde contre les dangers de la vie de Cour, contre l’orgueil, l’aveuglement, l’injustice, l’instabilité du Destin en citant tour à tour les illustres auteurs antiques, les proverbes médiévaux et les poètes modernes. 

Le mythe de Narcisse tel que nous l’a transmis Ovide fut repris maintes fois au cours du Moyen-Âge, notamment dans le Roman de la Rose, comme la meilleure des mises en garde contre la vanité ; c’est pourquoi le sizain dresse l’inventaire des vertus gâchées de ce anti-héros. Si le style littéraire de ce sizain est proche des Dictz moraux d’Henri Baude, il ne figure pas dans la compilation de ses poèmes4. Il est possible qu’il soit l’œuvre de Jean Robertet, son protecteur, poète lui-même, ou de Jacques Robertet dont on conserve quatre cahiers de copie de vers d’Henri Baude5. 

La confrontation de notre dessin avec son homonyme du recueil Robertet laisse penser que notre œuvre sur papier précède l’autre, sur vélin. L’écriture du nôtre est plus nerveuse et hésitante, le lavis est posé de manière plus expérimentale alors que le feuillet sur vélin semble une sage et habile « mise au propre ». La proximité du style mais la différence de finition et de support conduisent à penser que notre dessin appartenait à un recueil frère du recueil Robertet, inconnu jusqu’alors, peut-être antérieur et préparatoire à celui-ci, dont notre dessin serait l’unique feuillet survivant connu.

L’étude iconographique du recueil Robertet permets d’éclairer et d’identifier les diverses inspirations qui ont donné naissance à notre dessin. En effet, le dessinateur s’est grandement servi des tarots dits « de Mantegna » pour l’attitude et la posture de ses personnages, mais également de l’école de Ferrare6 pour le raffinement des drapés et vraisemblablement de Jacquelin de Montluçon7 pour les visages et la chevelure.

La postérité de ce recueil Robertet se mesure avec trois exemples de tapisseries contemporaines qui sont directement liées à ce manuscrit : Les trois destinées & Le triomphe de la mort (Victoria & Albert Museum, 65&A-1866) basée sur le feuillet 4, La Pirouette (Musée de Cluny, Cl. 23752) basée sur le feuillet 48 et Narcissus (Museum of Fine Arts, Boston, 68.114) liée au feuillet 50 verso et à notre dessin.

En de nombreux points, ce Narcisse est un acteur de la transition artistique entre le Moyen-Âge et la Renaissance : il se pose en jalon de l’intégration en France des canons italiens, particulièrement ferrarais et mantouans, et annonce la première école de Fontainebleau ; son lien avec la famille Robertet rappelle l’implication de cette famille dans lesguerres d’Italie, dont l’impact sur l’art français sera bouleversant. La proportion du dessin sur la page clôt la tradition médiévale des « miniatures » et inaugure l’ère d’un art pictural qui s’impose dans l’espace de la feuille, qui prend le pas sur le texte, pour bientôt s’en passer. Le destin personnel de cette œuvre, ancien feuillet illustré devenu dessin, est à l’image du destin de la peinture ; née à côté du texte, développée dans les livres, y envahissant toute la place possible, et s’y arrachant pour s’affirmer indépendante, sur un chevalet.

 

1. Jean Robertet (1405-1492), secrétaire du roi Louis XI, Premier Greffier de l’ordre de Saint-Michel, commanditaire de Jean Fouquet, ami de Charles d’Orléans, de Georges Chastelain et traducteur de Pétrarque ; son fils aîné, François Robertet (1455? - 15?), secrétaire et bibliothécaire du duc de Bourbon, puis secrétaire des Finances ; son fils, Jacques Robertet (147 ?-1538), secrétaire des Finances, ami et mécène du poète Henri Baude, propriétaire de la tapisserie la Dame à la Licorne (Paris, Musée de Cluny ; Cl.10831); le fils cadet de Jean, Florimond Robertet (1459-1522), secrétaire du Roi, secrétaire d'Etat, Grand Trésorier de France, Greffier de l’Ordre de Saint-Michel, ami du marquis de Mantoue.
2. Ce sont tous des exemplaires partiels : Arsenal 5066, Chantilly 509, Chantilly 510.
3. Dans ce cycle, au feuillet 115, Nicole Reynaud a identifié la calligraphie de François Robertet, ainsi que le blason de sa famille (cf. F. Avril & N. Reynaud, Les manuscrits à peintures 1440-1520, Paris, Flammarion, 1993, pp 354-355).
4. M. J. Quicherat. Les vers de maître Henri Baude, poète du XVe siècle recueillis et publiés, avec les actes qui concernent sa vie. Paris, Aubry, 1856.
5. BNF Français 1716 ; BNF Français 1717 ; BNF Français 1721 ; BNF Français 12490.
6. Florimond Robertet avait reçu en cadeau de François de Gonzague, marquis de Mantoue, une Sainte Véronique, commandée par le souverain à Lorenzo Costa le Vieux et désormais conservée au Louvre (n° d’inventaire R.F. 1989-15).
7. Suggestion de Nicole Reynaud. (cf. Avril & Reynaud, op. cit., pp 354-355).

Sotheby's. Mobilier et Tableaux anciens Provenant de la Collection d'un Érudit Français. Paris | 09 nov. 2012 www.sothebys.com