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Paire de gaines Boulle attribuée à Etienne Levasseur. Epoque Louis XVI. Photo Christian BARAJA

Rare paire de gaines à tablier, en placage d'ébène marqueté en feuilles dans des encadrements à filet d'étain. Elle présente en plein des tabliers en placage de corne bleu et d'étain, à décor de larges rinceaux feuillagés, ou coquille stylisée. La partie inférieure, foncée de cuivre jaune et d'étain, à rinceaux. Ornementation de bronzes ciselés et dorés, à décor de larges enroulements à feuilles d'acanthe, les franges de passementerie au naturel. Le plateau souligné de feuilles d'acanthe ou de fleur. Les écoinçons (rapportés). Base ajourée, à frise godronnée. (restaurations d'usage); Plateau de bois peint à l'imitation du marbre Portor. H : 136 - L : 45 - P : 32 cm. Estimation : 250 000 / 300 000 €

Ce modèle spectaculaire de piédestal nommé “gaine à tablier” fut créé à la fin du XVIIe siècle par André-Charles Boulle (1642-1732), célèbre ébéniste de Louis XIV et inventeur de cette marqueterie de métal éponyme. Le dessin original nous est connu par une gravure de l'ébéniste qui sert de frontispice à un ouvrage publié peu après 1707 par Mariette “aux colonnes d'Hercule” intitulé Nouveaux Desseins de meubles et Ouvrages de Bronzes et de Marqueterie Inventés et Gravés par André-Charles Boulle (illustré dans J-P. Samoyault, André-Charles Boulle et sa famille, Nouvelles recherches, nouveaux documents, Genève, 1979, p.214). Le terme “nouveau” implique une création récente de ces gaines qui rencontrèrent immédiatement un immense succès auprès des amateurs et des collectionneurs et qui étaient destinées à servir de support à des sculptures ou à des vases. En 1715, un inventaire, dressé à l'occasion de l'acte de délaissement des biens de l'artisan à ses fils, précise le commanditaire pour lequel l'ébéniste créa le modèle :
“Une contrepartie imparfaite du serre-papier accompagné de deux pieds d'estaux de M. Bourvalais valant 500 livres”. Ces deux piédestaux, parfois nommés scabellons, avaient en fait été réalisés pour un hôtel de la place Vendôme, actuel ministère de la justice, réaménagé luxueusement dans la première décennie du XVIIIe siècle par Poisson de Bourvalais, richissime trésorier de l'Extraordinaire des Guerres.
Toujours en 1715, soulignons la livraison d'une paire de gaines de ce modèle pour le prince électeur Auguste le Fort qui est toujours conservée à Dresde.
Moins de vingt plus tard, en 1732, au moment du décès de l'ébéniste, un nouvel inventaire de ses biens fut dressé dans lequel apparaissait : “n°30 une boeste de modèles de franges et houppes de pieds d'estaux de Mr. Bourvalais pesant treize livres à raison de vingt sols la livre xiii” (J-P. Samoyault, op.cit., p.68, 69 et 139). En l'espace d'une vingtaine d'années, Boulle réalisa un nombre relativement important de gaines à tablier de composition quasi identique, avec toutefois quelques différences dans les dimensions et surtout en variant les types de marqueteries et les motifs présents, aussi bien sur les panneaux de la section basse de la gaine, que sur le tablier en lui-même. Il joua particulièrement avec les nuances de corne, souvent teintée bleu, d'écaille, brune ou teintée rouge, d'ébène, d'étain et de laiton, ce qui lui permit d'obtenir une polychromie exceptionnelle et d'associer harmonieusement sur un même panneau des éléments en marqueterie en première et en deuxième parties. Cette grande créativité fit que les gaines à tablier furent probablement le plus grand succès commercial de l'ébéniste ; rien d'étonnant alors à ce que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, pour répondre à la demande des amateurs, certains ébénistes, dont une part de l'activité consistait déjà à restaurer les meubles Louis XIV en marqueterie de métal, furent chargés par de grands marchands de l'époque de rééditer le modèle des gaines à tablier à franges en tentant d'égaliser, voire de surpasser, la qualité des créations de l'ancien grand maître. Cette recherche incessante de perfection et de qualité irréprochable amena les acteurs du marché de l'art aux XVIIIe et XIXe siècles, aussi bien les experts, que les collectionneurs, à rencontrer les plus grandes difficultés à différencier les gaines à tablier créées par André-Charles Boulle sous le règne de Louis XIV et celles réalisées par ses confrères quelques décennies plus tard.
Au XVIIIe siècle, ce modèle de gaines apparaît régulièrement dans les grandes ventes aux enchères parisiennes de l'époque, parmi les plus célèbres mentionnons particulièrement : celles qui figurèrent dans les collections de Jean de Julienne en mars 1767, de Monsieur Bonnemet en décembre 1771, du receveur général des finances Pierre-Paul-Louis Randon de Boisset en février 1777, de Monsieur Lebrun en janvier 1778, de Monsieur Dubois en décembre 1785, de Monsieur de Boullongne en mai 1787, de Madame de La Mure en avril 1791 et du baron de Bezenval en août 1795. Citons également qu'une aquarelle représentant une gaine du même modèle est conservée au Palazzo Rosso à Gênes ; elle fut certainement exécutée en 1770 afin de proposer aux acheteurs étrangers les chefs-d'œuvre de la collection Lalive de Jully (voir P. Fürhing, “Design for and after Boulle furniture”, The Burlington Magazine, juin 1992, p.355). Quant aux exemplaires conservés de nos jours, ils figurent le plus souvent dans les collections muséales internationales ou dans certaines grandes collections privées. Le musée du Louvre possède trois paires dont certaines portent les estampilles des ébénistes Séverin et Levasseur qui durent intervenir en tant que restaurateurs ; deux de ces six gaines furent probablement saisies à la Révolution à l'hôtel de Noailles (voir D. Alcouffe, A. Dion-Tenenbaum et A. Lefébure, Le mobilier du musée du Louvre, Tome 1, Dijon, 1993, p.88-89, catalogue n°22) ; d'autres sont passées sur le marché de l'art, notamment une paire, provenant de la collection du comte de Carnarvon au château de Highclere, vendue chez Sotheby's, à Londres, le 24 juin 1988, lot 73 ; une deuxième se trouvait anciennement dans la collection de M. et Mme Howard Keck dans leur résidence La lanterne Bel Air en Californie (vente Sotheby's, New York, les 5-6 décembre 1991, lot 26) ; une troisième, censée provenir des collections du duc d'York, a figurée dans la collection Hubert de Givenchy (vente Christie's, Monaco, le 4 décembre 1993, lot 67) ; enfin, citons une dernière paire, anciennement dans la collection du duc de Guiche, passée en vente à Paris, le 16 octobre 1996, lot 205.
Enfin, relevons particulièrement le nombre important d'exemplaires conservés en Grande-Bretagne, reflet de l'intérêt hors du commun porté à la marqueterie Boulle en général, et à ce modèle de gaines en particulier, par certains grands collectionneurs britanniques depuis le début du XIXe siècle. Ainsi, quatre gaines à tablier figurent dans les collections du duc de Devonshire à Chatsworth dans le Derbyshire ; un autre ensemble de quatre gaines est conservé à Uppark dans le Sussex ; une paire est à Castle Howard dans le Yorkshire ; enfin, cinq gaines, quatre réalisées par Levasseur dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et une cinquième probablement par André-Charles Boulle, sont conservées dans les collections du duc de Wellington à Stratfield Saye ; elles furent achetées à Paris dans le premier quart du XIXe siècle par l'intermédiaire du marchand Ferréol de Bonnemaison (voir M. Aldrich, “A Setting for Boulle Furniture : The Duke of Wellington's Gallery at Stratfield Saye”, Apollo, juin 1998, p.19-27).

Les parties basses de la paire de gaines que nous proposons offre des panneaux en marqueterie de rinceaux et de feuillages en étain sur fond de laiton ; ce type spécifique de marqueterie, jamais employé par André-Charles Boulle, se retrouve en revanche, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, sur certaines grandes réalisations d'Etienne Levasseur, le créateur de quatre des gaines de la collection Wellington. Ainsi, des panneaux à motifs en étain sur fond de laiton ou inversement, en laiton sur fond d'étain, ornent les façades de deux paires de cabinets d'Etienne Levasseur ayant fait partie pour une paire de la collection Champalimaud (vente Christie's, Londres, le 7 juillet 2005, lot 125), pour la seconde de celle de Léon Levy (vente Sotheby's, Paris, le 2 octobre 2008, lot 61). Nul doute que l'ébéniste agissait sous la supervision de l'un des grands marchands parisiens du temps, tels Lebrun, Dubois ou Julliot, seuls capables de financer de si coûteuses créations. C'est certainement dans ce contexte qu'il faut imaginer la réalisation des gaines présentées par Etienne Levasseur (1721-1798) vers la fin des années 1770 ou dans les premières années de la décennie suivante.

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Aguttes. Vendredi 7 décembre 2012. Drouot Richelieu - Salle 1 & 7 - 9, rue Drouot - 75009 Paris