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Exceptionnelle topaze, 9 630 carats et 301 facettes (estimation : 150 000 – 160 000 €). Photo: Sotheby's

Paris – « Cabinets de curiosités »… L’expression à elle seule suggère des accumulations improbables, des trésors enfouis puis exhumés, ayant traversé les époques et suggérant tour à tour le merveilleux et l’insolite. De tout temps, ces assemblages singuliers ont exercé une réelle fascination sur les amateurs, les artistes et les collectionneurs. Afin de rendre hommage à ce thème, Sotheby’s a réuni pour une vente à Paris le 26 mars, plus de 300 lots d’époques et d’esthétiques variées. Vanités, sculptures médiévales, énigmatiques squelettes d’animaux disparus ou encore oeuvres contemporaines, la maison convie collectionneurs et amateurs à découvrir des pièces incongrues au sein d’un ensemble audacieux.

Jadis symboles de savoir, les cabinets de curiosités prennent leurs lettres de noblesse au début de la Renaissance italienne, dans ce que l’on nomme alors les studioli. Ils avaient vocation à démontrer l’érudition de leur propriétaire et s’imposaient comme des signes de vertu. Vers le XVIe siècle, le cabinet de curiosités se charge d’une dimension sacrée. Peuplé de fragiles vanités, il est le témoin de la puissance divine. Une symbolique qui persiste jusqu’au XVIIIe siècle, période pendant laquelle il tombe quelque-peu en désuétude avant d’être remis au goût du jour au XXe siècle par les Surréalistes, adeptes des cadavres exquis. Le cabinet de curiosités, avec ses étranges associations d’objets, permet en effet de célébrer l’insolite.

Aujourd’hui le concept oscille entre sacré et profane et semble connaître un regain d’intérêt, tant pour certains artistes contemporains, qui se plaisent à le revisiter, que pour les grandes marques. Il orne les vitrines des magasins, des hôtels et des restaurants de luxe et s’invite sur certains accessoires de mode. Actuellement, le sujet fait également l’objet d’une exposition au musée de Poitiers, dotée d’une importante résonnance médiatique : « La licorne et le bézoard. Une histoire des cabinets de curiosités ».

Consciente de l’engouement que rencontrent ces curieux ensembles, Sotheby’s a conçu une vente surprenante qui recèle des oeuvres inattendues. Elle rassemble ainsi un large éventail d’objets, de pièces accessibles, situées à la frontière de l’art et du monde profane, qui auraient eu leur place tant dans les cabinets de curiosités des siècles passés que dans les intérieurs d’amateurs plus contemporains. Collectionneurs ou simples curieux pourront découvrir des vanités du XIXe siècle, les vestiges de créatures disparues, des objets oubliés, mais aussi des oeuvres contemporaines, choisies pour l’impression d’inquiétante étrangeté qui en émanent. Ces dernières vont de l’abstraction gestuelle à la photographie contemporaine, en passant par le Nouveau Réalisme ou l’Art Brut.

Memento mori passés et présents

Fidèle à la tradition des cabinets de curiosités, cette vente propose une sélection de vanités, alliant oeuvres anciennes et contemporaines. Des objets qui rappellent à l’homme le caractère éphémère de son existence et la fragilité de sa condition dans le cours dévastateur du temps. D’une très grande diversité, ces pièces prennent forme à travers de multiples matières : bois, émail, nacre, écaille, corail, ivoire ou encore cristal de roche ; symbole du temps qui passe.

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Memento mori. Photo: Sotheby's

Egalement mis en vente, un précieux crâne en argent renfermant une horloge. Celle-ci est dotée d’un chapelet de petits crânes et pourvue d’une clé de remontage (XIXe siècle, estimation 3 500 – 5 000 €). Enfermée dans une cage ancienne en verre, cette vanité rappelle, non sans délicatesse et dans un style gothique et romantique, le funeste destin des hommes.

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Cindy Sherman, « Untitled » (estimation : 1 500 – 2 000 €).  Photo: Sotheby's

L’art de la vanité s’invite aussi dans les oeuvres contemporaines, notamment avec ce portrait vertigineux de Cindy Sherman (« Untitled », estimation : 1 500 – 2 000 €). Embrasé d’une lumière incandescente, le visage volontairement vieilli et déformé de l’artiste semble surgir d’un fond ténébreux.

Sonder le monde
Conscience de la mort, mais aussi besoin avide de scruter le monde physique, de le décortiquer pour mieux le comprendre. Telle est l’autre obsession des cabinets de curiosités. Sotheby’s a ainsi rassemblé des objets qui montrent cette quête de connaissance.

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Ecorché en bronze, époque XIXe (estimation : 4 000 – 6 000 €). Photo: Sotheby's

Cet écorché en bronze (qui appartient à un lot de trois bronzes d’époque XIXe, estimation : 4 000 – 6 000 €) de style Renaissance, déploie son impressionnante anatomie sur son socle, divulguant aux regards des curieux les secrets du corps humain.

Mais cette soif de connaissance ne se borne pas au monde terrestre, elle englobe aussi la voûte céleste. Parmi les lots proposés, figurera un télescope de la première moitié du XIXe siècle (hauteur : 33 cm ; estimation : 4 000 – 6 000 €). Cet objet rappelle avec quelle avidité les hommes de toutes les époques se sont évertués à chercher des réponses à leurs questions métaphysiques dans les étoiles.

De drôles d’animaux
La vente compte plusieurs lots d’histoire naturelle, parmi lesquels plusieurs fossiles et une paire d’oeufs d’Aepyornis Maximus. Les collectionneurs pourront en outre admirer un exceptionnel squelette de Moa (hauteur : 140 cm ; estimation : 150 000 – 170 000 €). Cet étrange oiseau condamné à rester au sol est originaire de Nouvelle-Zélande. Disparu aux alentours de 1400, il était très convoité par les ancêtres des Māori qui raffolaient de sa chair et le chassaient sans relâche. Ce très rare exemplaire est complet à 99 % : les os les plus délicats de l’animal ont su résister aux assauts du temps. Ses pierres d’oesophage, qui lui permettaient de broyer la nourriture, sont restées intactes.

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Rare squelette de Moa, Nouvelle-Zélande (estimation : 150 000 – 170 000 €). Photo: Sotheby's

Dans une veine contemporaine, mais tout aussi énigmatique, citons le portrait pour le moins troublant d’un pélican pris de profil, daté de 1981. Immortalisé en noir et blanc par Bettina Rheims, le majestueux oiseau, qui revêt une allure humaine, lorgne le spectateur du coin de l’oeil (estimation : 2 500 - 3 000 €).

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Bettina Rheims, Pélican de profil, 1982 (estimation : 2 500 – 3 000 €). Photo: Sotheby's

Raretés et merveilles
La vente dévoilera des pièces rares, souvent merveilleuses. La plus flamboyante de toutes est sans doute cette exceptionnelle topaze. De couleur champagne, elle est habillée de 301 facettes qui scintillent à l’infini. Cette pierre délicate représente à elle seule 9 630 carats (estimation : 150 000 -160 000 €).

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Exceptionnelle topaze, 9 630 carats et 301 facettes (estimation : 150 000 – 160 000 €). Photo: Sotheby's

Autre objet, aux consonances mythiques, une belle coupe en ivoire, tourné au profil d’Henri IV et aux armes de France, dont la prise est représentée par une licorne. Des siècles durant, cette créature légendaire a fasciné théologiens, poètes et alchimistes (XIXe siècle, style Renaissance, estimation : 5 000 – 7 000 €).

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Belle coupe en ivoire, tourné au profil d’Henri IV et aux armes de France, XIXe siècle, style Renaissance (estimation : 5 000 – 7 000 €). Photo: Sotheby's

Cette vente est notamment l’occasion de redécouvrir des objets oubliés, qui feront la joie des collectionneurs avertis comme des amateurs. En témoigne ce rare « Claude Glass » (estimation : 4 000 – 6 000 €). Miroir monté sur palette, il permettait aux peintres de capturer les silhouettes des modèles pour mieux les reproduire sur la toile.

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« Claude Glass » (estimation : 4 000 – 6 000 €). Photo: Sotheby's

Exposition: Du jeudi 20 au mardi 24 mars, Excepté le dimanche 23 mars