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Lot 78, Ecole vénitienne du XVIIIe siècle, Cortège de l'ambassadeur à travers la seconde cour du Sérail et Dîner offert à l'ambassadeur par le Grand Vizir avant l'audienceEstimation : 300 000 € / 400 000 €. Photo Tajan

Paire d'huiles sur toiles. 93,50 x 124 cm

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Ecole vénitienne du XVIIIe siècle, Cortège de l'ambassadeur à travers la seconde cour du Sérail, détail. Photo Tajan

'THE AMBASADOR AND HIS DELEGATION CROSSING THE SECOND COURT OF TOPKAPI SARAY' AND 'DINNER GIVEN TO THE AMBASSADOR BY THE GRAND VIZIR', OIL ON CANVAS, A PAIR, VENETIAN SCHOOL, 18TH CENTURY - 36,81 x 48,82 in.

Provenance : Vente anonyme ; Paris, Hôtel Drouot, Me Paul Chevalier, 30 mai 1903, n° 12 (comme Jacques Carrey) ; 
Collection Auguste Boppe (comme Jean-Baptiste Vanmour) ; 
Vente anonyme ; Versailles, Palais des Congrès, Mes Chapelle, Fromentin et Perrin, 13 février 1977, n° 41 (comme Jean-Baptiste Vanmour) ; 
Collection particulière, Genève 

Expositions : 'La Turquerie au XVIIIe siècle', Paris, Musée des Arts décoratifs, Pavillon de Marsan, mai - octobre 1911, p. 41-42, n° 81 et 82 
'Peintures turques d'aujourd'hui. Turquie d'autrefois', Paris, Musée Cernuschi, octobre 1946 - février 1947, p. 21, n° 186 et 187 
Bibliographie : Auguste Boppe, 'Les peintres du Bosphore au XVIIIe siècle', Paris, 1911, p. 44, n° VII et VIII (comme Jean-Baptiste Vanmour) 
Auguste Boppe, 'Les peintres du Bosphore au XVIIIe siècle', réed. par Catherine Boppe-Vigne, Paris, 1989, p. 294, n° 53 et 54 (comme Jean-Baptiste Vanmour) 

Commentaire : Les récents travaux et expositions sur Jean-Baptiste Vanmour ont permis de sortir de l'ombre cet artiste contemporain de Watteau qui fut accueilli dès la fin du XVIIe siècle par les sultans ottomans ; et dont la renommée fut si grande qu'il devint " Peintre ordinaire du roi de France au Levant ". 
Né en 1671 à Valenciennes, alors ville des Pays-Bas espagnols, Vanmour bénéficia à Constantinople, où il mourut en 1737, de la double protection des ambassadeurs français et hollandais, qui furent aussi ses principaux mécènes. Il faut à ce titre citer Charles de Ferriol (1652-1722) avec qui Vanmour partit et qui fit graver à Paris la centaine de tableaux commandée à l'artiste. Le recueil, quatre fois édité, connut une fortune considérable: repris par Boucher et Watteau, il demeure jusqu'au Bain turc d'Ingres une des principales sources iconographiques des turqueries puis de l'Orientalisme en France1. 
L'ambassadeur hollandais Cornelis Calkoen (1696-1764) fut le second grand commanditaire de Vanmour. Sa collection rapportée en Europe a rejoint celles du Rijksmuseum. Aussi pouvons-nous voir à Amsterdam deux compositions de 1727 reprises dans nos tableaux: L'ambassadeur Cornelis Calkoen et son entourage traversant la seconde cour du palais de Topkapi pendant le "çanak yagmasi " le 14 septembre 1727 et Le dîner donné par le Grand Vizir en l'honneur de l'ambassadeur Cornelis Calkoen le 14 septembre 1727 (Amsterdam, Rijksmuseum, n° inv.: SK-A-4076 et n° inv. SK-A-4077). 

Les cérémonies des ambassadeurs au palais de Topkapi représentent selon Remett van Luttervelt un quart de la production de Vanmour. Chaque ambassadeur tenait à employer le peintre le plus à même de représenter ce souvenir et de le décliner en une série de scènes précisément documentées. Vanmour s'imposait à eux comme une figure incontournable. Rappelons que l'artiste faisait partie du corps diplomatique français et jouissait à ce titre d'un statut et d'un accès privilégié au palais de Topkapi. Une partie de la correspondance de Vanmour révélée par Auguste Boppe, ancien propriétaire des deux tableaux que nous présentons, témoigne de cette place particulière du peintre sur les rives du Bosphore : " J'ose ajouter, Monseigneur, qu'aucun peintre avant moi n'a travaillé avec soin dans ce goût et que me trouvant seul dans ce pays… ²". 

Vanmour aux premières loges eut donc le loisir de décrire minutieusement le quotidien de Topkapi. Dans la scène de la traversée de la cour nous pouvons apprécier l'exactitude des tenues des tchaouchs et des janissaires, et la précision topographique de cette seconde cour du palais dont on sait qu'elle fut à la fois une impressionnante place de justice à colonnades de marbre et un accès aux cuisines par le côté Sud. Quant à la seconde toile, elle nous laisse apercevoir la salle du Divan, gigantesque et voutée, où le grand Vizir reçoit l'ambassadeur après un conseil des ministres. 

Le caractère authentique et documenté des compositions de Vanmour et l'exclusivité dont jouit le peintre pour représenter ces scènes d'ambassade expliquent l'importante production de son atelier et le succès de ses tableaux, non seulement à Constantinople mais partout en Europe. Selon Seth Gopin qui l'a fort bien démontré Vanmour fût si sollicité que pour satisfaire sa clientèle il devait répéter la même composition en de multiples copies qui variaient selon le destinataire. Les tableaux que nous vendons aujourd'hui ne sont donc pas nécessairement des copies d'après les exemplaires du Rijksmuseum : une hypothèse bien plus convaincante s'offre à nous. 
En effet nous savons aujourd'hui qu'en 1742 Antonio Guardi s'installa chez la famille Donà qui entretenait des rapports étroits avec la Sublime Porte et ses artistes3. C'est dans leur demeure et cette même année que l'artiste réalise une série de " turqueries " commandées par Johann Matthias von der Schulenburg (1661-1747). Le comte d'Empire vainqueur des Turcs à Corfou était devenu une gloire de la Sérénissime qui connut grâce à ses mérites militaires ses derniers temps de paix et de gloire. Deux des tableaux de Guardi de la collection Schulenburg aujourd'hui en main privée4 suivent la même formule que les tableaux du Rijksmuseum mentionnés ci-dessus et que les tableaux de la collection Boppe que nous proposons à la vente. Il apparaît évident que l'auteur de nos tableaux a eu sous les yeux les originaux de Vanmour de la collection Donà ou les copies de Guardi. Certaines variations par rapport aux tableaux du Rijksmuseum, comme le personnage derrière la grille au-dessus du vizir tendent à confirmer cette hypothèse. 
Par ailleurs nos tableaux sont indéniablement exécutés par un maître vénitien au milieu du XVIIIe siècle. Sur un plan iconographique la richesse des tenues d'apparat que l'on retrouve dans les tableaux de Longhi convient tout à fait à la mode vénitienne du milieu du siècle. 
Sur le plan stylistique: la lumière méditerranéenne, la palette variée allant des bleus profonds aux vieux-rose, la façon enlevée pour décrire la précipitation des janissaires vers les plats de pilaw, les profils nettement découpés confirment également l'intervention d'un habile pinceau vénitien. 
La qualité de ces œuvres, et l'accent de vérité dû à la reprise textuelle de Vanmour, sont tels qu'elles furent considérées par Auguste Boppe comme de Vanmour lui-même. Auguste Boppe (1862-1921), ambassadeur de France qui commença sa carrière diplomatique comme attaché d'ambassade à Istambul, publia dès 1903 de sérieuses études sur la mode des " turqueries " et sur les peintres du Levant. Pionnier sur le sujet, l'historien de l'art voulut rendre à Vanmour, tombé dans l'oubli, la place qui lui revenait. Les travaux de ces cinquante dernières années menés en France et aux Pays-Bas récompensent son travail. 
S'il est impossible de déterminer avec certitude l'auteur des peintures présentées aujourd'hui, leur qualité d'exécution et de conservation permettent de mieux estimer la place qu'eut Vanmour sur la peinture européenne du XVIIIe siècle, et la brillante interprétation qui en fut faite à l'heure des dernières splendeurs de la Sérénissime. 

1. Seth Gopin, Jean-Baptiste Vanmour (1671-1737). Peintre de la Sublime Porte, cat. exp. Valenciennes, musée des Beaux-Arts, 2009-2010, p. 103 et 169 
2. Lettre 14 février 1730 envoyée par Vanmour au ministre des Affaires étrangères, cité par A. Boppe, op. cit.,1911, p. 40 
3. Alessandro Bettagno, Guardi. Quadri turcheschi, Milan, 1993, p.25 
4. Seth Gopin, op. cit., 2009-2010, p. 124, fig. 120 et 122 

ARTCURIAL, Tableaux et Dessins Anciens et du 19e siècle, le 31 Mars 2016 à 18h00