Paire de grands vases cornets en porcelaine blanc de Chine d'époque Kangxi (1662-1722) à monture de bronze doré d’époque Régence, vers 1720

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Lot 71. Paire de grands vases cornets en porcelaine blanc de Chine d'époque Kangxi (1662-1722) à monture de bronze doré d’époque Régence, vers 1720. Estimate 120,000 — 180,000 €. Photo: Sotheby's.

 de forme cornet, à décor appliqué en relief alternant une branches de prunier et une branche de pivoines, le col ceint d'une bordure en bronze doré à motif de tores feuillagés, reposant sur une base circulaire moulurée en bronze doré, très richement gravée au niveau de la doucine d’une frise à motifs de fleurs et de feuillages rythmés de petits cartouches polylobés à fond uni, rehaussé au pourtour d’un tore feuillagé. Haut. 42 cm, larg. col : 20 cm, larg. base 18,5 cm.

A pair of gilt-bronze mounted Chinese white porcelain vases, the porcelain Kangxi (1662-1722), the mounts French Régence, circa 1720. Height 16 1/2 in; width (up) 7 3/4 in; width (bottom) 7 1/4 in

Provenance: Très vraisemblablement,
Collection de Jean de Jullienne, vendu 1438 livres à Paris, le 30 mars 1767, lot n° 1523
Collection de Pierre-Louis-Paul Randon de Boisset (1708-1776), fermier général, puis receveur général des Finances, vendu à Paris entre le 27 février et le 25 mars 1777, lot n° 615
Acquis par le marchand Julliot pour le compte de Louis-Marie-Augustin d’Aumont de Rochebaron (1709-1782), premier gentilhomme de la chambre du Roi.
Collection du duc d'Aumont puis sa vente à Paris, le 12 décembre 1782, lot n° 136.
Literature: L. Scheurleer, Chinesisches und japanisches Porzellan in Europäischen Fassungen, Wurzbourg, 1980
F. Ulrichs, Die Ostasiatische Porzellansammlung der Wittersbacher in der Residenz München, Munich, 205, p. 51
Catalogue de l’exposition, Passion for Porcelain: Ceramic Masterpieces from the British Museum and V&A, Pékin, National Museum of China, 2012.

NotesParmi les plus prestigieuses provenances du XVIIIe siècle :

Le recoupement des catalogues de vente nous apprend qu'à cette paire de vases cornets correspondent des descriptions détaillées qui permettent d'une part de les identifier avec une très forte vraisemblance et de les suivre pendant la seconde partie du siècle. Elle a été convoitée pendant tout le XVIIIe siècle par les plus grands amateurs de porcelaine et a figuré dans les plus prestigieuses collections.

L'histoire débute en Chine autour de 1700 dans les fours de Dehua de la province de Fujian avant d'être importée en France où cette porcelaine dure à couverte blanche et glaçure brillante dite " blanc de Chine" pouvait rejoindre les cabinets d'amateur grâce à l'intermédiaire d'un marchand-mercier qui choisissait parfois de lui donner une monture de bronze doré.

Dans la vente Jean de Jullienne (1686-1766), une introduction vante la qualité de "l'ancien blanc du Japon" :

Suit la description d'une paire de vases qui pourrait correspondre à notre paire, vendue pour le prix exhorbitant de 1438 livres mais sans que la monture en bronze doré soit mentionnée ; ce détail peut sembler troublant mais une indication essentielle nous sera apportée dans la vente du duc d'Aumont en 1782 et sur laquelle nous reviendrons.

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F. de Troy, Portrait de Jean de Julienne, huile sur toile, Musée des Beaux Arts de Valenciennes.

En parallèle, une paire (avec une différence de hauteur de 1,5 cm par rapport à celle mentionnée chez Mr de Julienne) figure dans la vente de Mr Gaignat (1697-1768), en février 1769, est décrit sous le numéro 75 :

L'acheteur n'est autre que Poirier le célèbre marchand-mercier qui est aussi l'expert de la vente Gaignat et qui débourse 1699 livres pour ces vases.

Le collectionneur Randon de Boisset, grand amateur de porcelaine et de pierres dures qui a fait confectionner un socle en porphyre pour les présenter. Dans la vente après-décès de Randon de Boisset (1708-1776) qui se déroule à Paris entre le 27 février et le 25 mars 1777, au n° 615 correspond :

Achetée par le marchand Julliot pour le compte du duc d'Aumont, cette paire se retrouve naturellement dans la vente après décès du duc d'Aumont le 12 décembre 1782 sous le lot 136, et dont la description détaillée nous apprend qu'elle vient de Mr de Jullienne (et mention manuscrite sur le catalogue de vente du XVIIIe siècle, qu'elle avait été vendue en 1768 à Mr Gaignat) :

Fait remarquable, outre leur prix, ces vases cornets en "ancien Japon" sont systématiquement décrits dans les catalogues de vente précités comme des pièces précieuses extrêment désirables. 

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J.B Greuze, Portrait de Randon de Boisset, huile sur toile, Musée des Beaux Arts de Budapest.

Une information aimablement communiquée par madame Sylvia Vriz précise que la paire de la vente Julienne a été directement achetée par Randon de Boisset. La provenance Gaignat n'est toutefois pas à écarter en raison de la mention manuscrite précitée. Si la question demeure posée en l'état actuel des connaissances pour la provenance Gaignat en revanche madame Sylvia Vriz confirme que notre paire sera indiquée comme provenant de la vente Julienne puis Randon de Boisset et duc d'Aumont dans le catalogue raisonné de la collection du duc d'Aumont actuellement en cours de rédaction. 

Il est intéressant de revenir sur la vente Gaignat dans laquelle se trouvait une importante collection de porcelaines montées dont une paire d'aiguières (lot 83) qui ont été rapprochées un temps des fameuses aiguières de Marie-Antoinette (voir catalogue expo. Marie-Antoinette, Grand Palais, 15 mars- 30 juin 2008, n° 143).  Elles ont été achetées elles aussi par le duc d'Aumont, avec une monture Régence, qualifiée de "simple et sage". La monture "simple et sage" devait correspondre au style Régence et être comparable à celle de nos vases, style jugé trop assagi par rapport au style arabesque raffinné des années 1785-1790. La reine a donc choisi sur sa paire une monture plus contemporaine dont l'exécution est confiée à Gouthière comme celle de la paire de grands vases cornets en porcelaine bleu foncé d'époque Kangxi (1662-1722) et conservée dans les collections du musée Getty. Ces montures illustrent cet engouement pour les porcelaines "d'ancien Japon" qui ont reçu une ornementation de bronze doré plus en adéquation avec le style à la mode à la fin du règne de Louis XVI.

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Paire d’aiguières ayant appartenu à Marie –Antoinette, collection privée.

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Vase cornet avec une monture attribuée à Gouthière, musée Getty (Inv. 87. DI.137).

La porcelaine blanc de Chine :

Ces vases sont caractéristiques de la production des fours de Dehua, dans la province chinoise de Fujian, aux alentours des années 1700. Une paire de vases pot-pourri en forme de bols couverts montés en argent doré, datés de cette époque et présentant une porcelaine à décor appliqué identique à la nôtre, et un décor gravé au niveau de l’encolure en argent très proche de celui ornant les bases de nos vases, est aujourd’hui conservée au Victoria & Albert Museum à Londres (inv. 816:1-1882)

Bowl with lid, Dehua kilns, China, Qing dynasty, Kangxi period, ca

Bowl with lid, Dehua kilns, China, Qing dynasty, Kangxi period, ca. 1700, with silver gilt mounts, France, ca. 1710. Jones Bequest, 816:1-1882© Victoria and Albert Museum, London 2016

Quelques-unes de ces précieuses porcelaines, très appréciées des marchands merciers qui les firent monter en bronze ou en argent doré, sont également conservées à Paris, au musée des Arts décoratifs , à Vienne, à la Hofburg, Hoftafel und Silberkammer , à Munich, au sein des collections de la Residenz, et à Londres, au Bristish Museum.

Connu en Occident depuis le XVIIIe siècle sous le nom de « blanc de Chine », la fameuse production des fours de Dehua, dans la province administrative du Fujian en Chine, trouve ses origines au XIe siècle. C’est à Marco Polo (1254-1324), le célèbre voyageur vénitien, qu’il convient d’attribuer la connaissance de la production de ces fours en Occident, après les voyages qu’il mena en Orient pendant près d’une vingtaine d’années.

Dehua est la source d’une argile blanche très pure et à faible teneur alcaline, appelée par les chinois « blanc de lait » ou « blanc du gros cochon ». On pouvait vitrifier l’argile de Dehua à 1200° C., obtenant ainsi des pièces à pâte légèrement molle, dont la forme se distordait souvent à la cuisson aux cours des premiers temps.

Mais les techniques améliorées de sélection et de purification de l’argile, auxquelles on parvint au XVIe siècle, donnèrent des résultats beaucoup plus encourageants, et permirent la création en « blanc de Chine » de vases et de figures de dimensions importantes qui fascinèrent l’Occident. Dehua avait également l’avantage de posséder de grandes forêts de pins, formant ainsi une source importante de combustible indispensable pour les fours. La production était expédiée par le fleuve vers le port de Quanzhou, situé à cent-soixante kilomètres de là, et transitait ensuite vers l’Europe via les différentes compagnies maritimes occidentales.

Sous l’influence bouddhiste, Dehua devint un centre important de production de figures symboliques et d’objets rituels relevant de cette religion, tels les Budaï, ces petits bouddhas riant et ventripotents, symboles de générosité, de fortune et d'abondance, souvent montés en candélabres en Occident au XVIIIe siècle, les jarres rituelles, ou encore les « marques », symboles de Shakyamuni ou de bonté. Dehua développa également une importante production de vases, de coupes et de bols, à décors de branches de prunier et de pivoine, dont les plus remarquables furent exécutés au cours de la période allant de la dynastie Ming à celle de Kangxi, présentant, à l’image de nos vases, des corps dur, blanc, et enduit d’une épaisse glaçure ivoire, particulièrement appréciés par les amateurs et collectionneurs du XVIIIe siècle. Une paire de vases similaires, sans monture appartient aux collections de la reine Elisabeth II d'Angleterre.

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Paire de vases cornet, collections royales anglaises.

Sotheby's. B. B. S. Un Hommage. Paris, 30 Jun 2016, 02:30 PM