PARIS - La vente de Sculpture et d'objets d'art européens organisée le 19 juin chez Christie's à Paris a rencontré un franc succès avec 83% des lots vendus et 94% en valeur. Le top lot de la vente est une plaque en émail peint polychrome représentant l'empereur Auguste. Estimée initialement €20.000-30.000, la plaque attribuée à Colin Nouailher s'est vendue €125.000. Autre beau prix atteint lors de la vente, un couple de maures réalisé en Italie au XIXe siècle qui a trouvé preneur pour €122.500.

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Lot 80. Attribuée à Colin Nouailher (Actif 1539-1567), Limoges, 1541, Empereur Auguste. Plaque en émail peint polychrome à rehauts d'or représentant l'empereur Auguste. Portant l’inscription IMP OC TAVIANUS, la lettre et la date 1541. D.: 22 cm. (8 2/3 in.). Estimation: €20.000-30.000. Prix réalisé: €125.000. © Christie's Image Ltd 2018

Collection privée de la succession de Monsieur Eric Martin Wunsch.

Literature: S. Baratte, Les émaux peints de Limoges, Paris, musée du Louvre, 2000, pp. 66-68. 
A.-M. Bautier, "Les Neuf Preux et les Paladins dans les émaux peints de Limoges", Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1989, pp. 320-348. 
C. Briend, "Un Preux attribué à Colin Nouailher", Nouvelles acquisitions 1990-1995, Musée des Beaux-Arts de Lyon, 1996, pp. 18-23. 

Note: Les Neuf Preux se composent de trois païens: Hector, Alexandre le Grand et Jules César; de trois hébreux: Joshua, David, et Judas Maccabée; et enfin de trois chrétiens: Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon. La composition de notre plaque et son personnage sont assez proches de Charlemagne. Il n'est en effet pas rare que l'artiste ait fusionné différents éléments d'un Preux à un autre. Notre plaque figurant Auguste, peut certainement être ajoutée au groupe des Neuf Preux de la tradition. D'autres personnages célèbres avaient déjà été inclus à la série, probablement pour former un ensemble plus conséquent. On connait ainsi l'empereur Claude, le chevalier Roland, l'archevêque Turpin ainsi que les rois de Judas, Ezechias et Abiah, probablement inspirés de la série des douze rois d'Israël par Lucas van Leyden. La lettre B peinte à l'or dans la composition ici présente, semble donner un anagramme ou un mot révélant l'ordre dans lequel la plaque était disposée. 

L'attribution de notre plaque à Colin Nouailher est fondée sur les similitudes stylistiques qu’elle présente avec d'autres émaux représentant des Preux qui lui sont également attribués. Celui représentant l’Empereur Claude conservé au musée du Louvre (voir Baratte, loc. cit.), un représentant Judas Maccabée est conservé à Rennes au musée des Beaux-Arts, tandis que quatre autres ont été acquis par le Metropolitan Museum of Art, à New York (illustrés dans Recent Acquisitions 1992-93The Metropolitan Museum of Art Bulletin, Fall 1993, p. 31). Deux autres paires représentant Roland et Godefroy de Bouillon ainsi qu'Hector et Godefroy de Bouillon sont passées dans la vente de collection du comte de Rosebery en 1977 (Sotheby's, Londres, le 18 mai 1977, lot 1115) et dans la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé en 2009 (Christie's, Paris, le 24 février 2009, lot 556 pour €181.000) et enfin un médaillon représentant Jonathan provenant d’une collection Suisse (Christie's, Paris, le 15 juin 2016, lot 97).

Eric Martin Wunsch, grand collectionneur new-yorkais, se passionnait et avait un appétit assidu pour l'étude de l'art et des antiquités. Il était un membre éminent de nombreuses institutions publiques comme le New York State Museum et le Brooklyn Museum. Ses collections de peintures et dessins anciens ont été exposées à grande échelle aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis. 

Retenons également l'exceptionnelle collection d'Henri Klinger dont les chefs-d'oeuvre de maîtrise de compagnons a enregistré un montant total de €372.375. Le lot phare de cette collection est un exceptionnel escalier de maîtrise réalisé en 1885 par Stephen Philippe qui s'est envolé pour €62.500.

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Lot 143. Exceptionnel escalier de maîtrise de noyer et citronnier à deux volées, Stephen Philippe, Paris, 1885. H.: 20 cm. (7 3/4 in.) ; L.: 44 cm. (17 1/4 in.). Estimation: €3.000-5.000. Prix réalisé: €62,500. © Christie's Image Ltd 2018

Sur une structure architecturée avec voussures et panneaux galbés, présentant une marqueterie symbolique composée d'une étoile à cinq branches avec un pentagone central inclue dans un pentagone sur piédestal ; on y joint la médaille du compagnon à couronne de laurier récompensant le premier prix de l'Exposition de 1885.

Trois autres collections ont enregistré de beaux prix à l'instar d'une petite collection privée belge dont la chasse à poupées de Limoges du XIIIe siècle a atteint €62.500 contre une estimation initiale de €8.000-12.000, le Cabinet de Curiosité d'un Erudit qui a totalisé €163.875 présentait Une croix de procession qui s'est vendue €35.000 contre une estimation initiale de €6.000-9.000. Enfin, notons le prix réalisé pour une Nymphe endormie en bronze vendue €27.500 provenant d'une Collection du Faubourg Saint-Germain qui a totalisé €143.187.

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Lot 4. Limoges, vers 1210-1220. Châsse à poupées. Email champlevé, gravé, ciselé et cuivre doré. H.: 14 cm. (5 ½ in.). Estimation: €8,000 - EUR 12,000. Prix réalisé: €62,500. © Christie's Image Ltd 2018

La face majeure sur fond vermiculé est décorée de six figures d'appliques émaillées.

Provenance: Acquis par la famille en 1911, puis par descendance au propriétaire actuel.

Collection privée belge.

Note: Grâce au carnet de la famille nous savons que la châsse a été ramenée de Paris le 29 décembre 1911 par Charles Van Hove antiquaire bruxellois.
Notre châsse dite "à poupées" est à rapprocher d'une châsse illustrée dans l'ouvrage d'Elisabeth Antoine, D. Gaborit-Chopin, M.-M. Gauthier, Corpus des Emaux méridionaux, II, l'Apogée, 1190-1215, Paris, 2011, I E 4, n.22 qui se trouvait sur le marché de l'art avant 1995. 

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Lot 31. Italie, XIVe siècle. Croix de procession. Argent doré et émail translucide. H.: 25 cm. (9 ¾ in.). Estimation: €6,000 - EUR 9,000. Prix réalisé: €35,000. © Christie's Image Ltd 2018

Les extrémités en fleurs-de-lys précédées de pastilles en émail translucide représentant les symboles des quatre évangélistes, la croisée ornée d’un médaillon figurant l’agneau vexillifère; reposant sur un socle en argent plus tardif.

BIBLIOGRAPHIE COMPARATIVE: Catalogue d'exposition, Musée du Petit Palais, Paris, Trésors du Musée d'Art religieux et Mosan de Liège, 16 octobre 1981 au 3 janvier 1982. - Paris, 1981, fig. 146.

Note: La composition, la forme et le décor de fleurons épanouis enserré dans de grands rinceaux de notre croix évoque un rameau fleuri, allusion au thème de l’Arbre de la vie, sont similaires à une croix conservée au musée de Liège (loc. cit.).

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Lot 114. Atelier de Fernandino Tacca (1619-1698), Ialie, deuxième moitié du XVIIe siècle, Nymphe endormie. Bronze. Portant le monogramme I.B.F.; patine brun mordoré; reposant sur une base en marbre. H.T.: 29 cm. (11 ½ in.) ; l.: 33,6 cm. (13 ¼ in.). Estimation: €20,000 - EUR 30,000. Prix réalisé: €27,500. © Christie's Image Ltd 2018

Une figure en bronze similaire, attribuée à Antonio Susini (actif 1580-1624), est conservée au musée du Louvre (MR 3319).

Provenance: Vente Christie's Paris, Le cabinet de curiosités de François Antonovitch, 6 octobre 2014, lot 62.

Literature: Londres, Victoria and Albert Museum, Giambologna, Sculptor to the Medici, 5 octobre-16 novembre 1978, p. 121, figs 73-74.

Note: Ferdinando Tacca (1619-1686) se forme auprès de son père Pietro et de Gianfrancesco Susini, desquels il adopte un sens maniériste des proportions, un intérêt pour les compositions complexes et originales ainsi qu'un savoir-faire technique dans la fonte du bronze. Notre figure féminine est identique à celle du groupe représentant Biren et Olympe conservé au Chicago Institute of Arts (loc.cit., fig. 73). La figure d'Olympe et la chaise longue sur laquelle elle repose ont été réalisées d'après le modèle de la nymphe endormie par Giambologna. On trouve cependant de légères variations au niveau du drapé et des détails décoratifs de la chaise longue. Notre bronze est caractéristique de l'art de Tacca par le type de figure de la femme, la technique du martelage sur le drapé et par le sujet tiré de l'Arioste, mais ces similarités ne permettent pas de l'attribuer à la main du maître. Tacca appréciait particulièrement le modèle de la nymphe endormie de Giambologna qu'il reprend dans deux autres compositions: Diane et un satyre au Minneapolis Institute of Arts (A. Radcliffe, 'Ferdinando Tacca, the missing link in Florentine baroque bronzes', Kunst des Barock in der Toskana, Munich, 1976, pp. 14-23) et nymphe endormie avec un satyre à la National Gallery of art de Washington (loc. cit., fig. 74). 

Parmi les Top Ten de la vente, outre les lots précités:

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Lot 126. Italie, XIXe siècle. Couple de maures. H.: 97 cm. (38 in.). H.T.: 226 cm. (89 in.). Estimation: €70,000 - EUR 100,000. Prix réalisé: €122,500. © Christie's Image Ltd 2018

Paire de bustes en marbre polychrome. Chacun portent des bijoux en pierre sculptée. Reposant sur une base évasée et sur une gaine en marbre polychrome.

Note: Les bustes ici présents, sont caractéristiques dans leur représentation du sujet 'le sauvage noble'. 
Les maures ont été représentés dans diverses formes d'art en Europe occidentale durant des siècles, mais c'est vraiment lors du renforcement des liens commerciaux entre l'Afrique et l'Asie dans la dernière partie du XVIIème siècle que la mode de représenter des " maures " a gagné en popularité. En particulier, Venise, avec son vaste empire de commerce maritime, a développé une tradition pour ce genre de représentation.

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Lot 70. Agostino Busti, dit Bambaia (M. 1548), Milan, vers 1520-25. Figure d'un hommeMarbre. H.: 108.5 cm. (42 ¾ in.). Estimation: €150,000 - EUR 250,000. Prix réalisé: €112,500. © Christie's Image Ltd 2018

Figure drapée d'une toge romaine; la tête et les bras manquants; le pied droit remplacé, la base circulaire étendue pour former un carré.

ProvenancePaul Niclausse (1879-1958) puis par descendance à Juliette Niclausse (1901-94).
Acquis par le propriétaire actuel auprès de Juliette Niclausse dans les années 1960.

LiteratureG. Nicodemi, Agostino Busti detto il Bambaia, Milan, 1947.
M.T. Fiorio, Bambaia: Catalogo completo delle opere, Florence, 1990.
G. Agosti, Bambaia e il classicismo lombardo, Turin, 1990.

Note: « Le travail de Bambaia est tel que, le contemplant avec ébahissement, je restais un moment à m’émerveiller du fait que les œuvres si délicates et extraordinaires puissent avoir été réalisées avec des mains et des outils de fer ». Vasari, Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes
Agostino Busti fut le plus grand représentant de la Renaissance lombarde. Notre sculpture, délicatement drapée dans sa tenue antique, peut être rapprochée de ses plus importantes commandes, réalisées après son retour d’un voyage à Rome qui lui a ouvert les yeux sur le monde et la culture antiques. 
Busti grandi à Busto Arsizio, en Varèse, à quarante kilomètres de Milan, ville dont il tient son nom de famille, bien que selon Vasari il ait toujours été connu sous le surnom de Bambaia. Les documents les plus anciens sur Bambaia datent de 1512 ; alors âgé d’environ trente ans, il postule avec son frère à un poste à l’atelier de sculpture de la cathédrale de Milan. Il est fort probable qu’il fut formé auprès du sculpteur et architecte Benedetto Briosco. Par ailleurs, un carnet de dessins nous indique qu’il voyagea à Rome en 1513-1514, probablement accompagné de Léonard de Vinci, où il réalisa des croquis de frises et sarcophages romains. 
De retour de Rome, il est clair que les talents de Bambaia pour la sculpture en marbre et la conception des monuments furent de plus en plus appréciés des Milanais, comme en témoigne l’augmentation du nombre des commandes qui lui ont été passées.
En 1517, il commença à travailler sur le projet le plus important qui lui ait été alors confié, un imposant monument pour le duc de Nemours (1507-1512) Gaston de Foix, pour l’église Santa Marta (Fiorio, op. cit. pp.27-68). Un dessin, généralement interprété comme une esquisse préparatoire pour ce monument démontre sa complexité et son ambition, notamment par l’imposant tombeau détaché contenant un sarcophage et orné de bas-reliefs, entouré de nombreuses figures d’Apôtres et de Vertus (Victoria and Albert Museum, Londres, no. d’inventaire 2315). La réalisation de ce monument fut interrompue et le tombeau laissé inachevé en 1522, avant que les sculptures ne soient dispersées au XVIIeme et XIXeme siècles.
La forme de notre sculpture peut être comparée à celles qui entouraient ledit monument, ce qui nous conduit à penser qu’elles ont été sculptées à la même époque ou peu de temps après. La position des jambes et les plis serrés au dos de notre œuvre sont également à rapprocher de la Madonna Taccioli (Fiorio, op. cit., pp. 77-79), exécutées pour le sépulcre Birago en 1522. En effet, Bambaia avait développé un style de drapés très personnel, et ses délicats plis fins et serrés qui parcourent les toges des figures sont aisément identifiables. Non seulement la statuaire antique romaine mais aussi les œuvres contemporaines de Michel-Ange, eurent une influence majeure sur Bambaia. Sa virtuosité, lui ayant permis de dépasser les difficultés techniques inhérentes au travail du marbre, et qu’avait admirée Vasari dès sa découverte de l’œuvre de Bambaia, est prodigieusement démontrée ici. 
En comparaison avec la Madonna Taccioli et les autres figures féminines de Bambaia, le torse plat de notre sculpture indique qu’il s’agit d’un sujet masculin. En outre, sa taille nous permet de penser qu’il s’agissait probablement d’une œuvre qui devait orner la partie supérieure d’un monument tel celui de Gaston de Foix ou encore celui de Marino Caracciolo au Duomo de Milan.
Nous tenons à remercier Maria Teresa Fiorio pour la confirmation de l’attribution sur photographies.

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Lot 22. Attribuée à Philippe de Buyster (1595-1688), France, vers 1650-1660, Vierge de pitié; Groupe en terre cuite. H.: 127 cm. (50 in.); L.: 160 cm. (63 in.); P.: 50 cm. (19.6 in.). Estimation: €40,000 - EUR 60,000. Prix réalisé: €50,000. © Christie's Image Ltd 2018

Provenance: Chapelle du Château d’Autricourt, Burgundy, chez Madame de Pardaihlan
Collection privée européenne. 

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BIBLIOGRAPHIE COMPARATIVEP. Chaleix, Philippe De Buyster, sculpteur, 1595-1688 (Editions A. et J. Picard et Cie, Paris, 1967)
J. R. Gaborit (ed.), Musée du Louvre, Sculpture française, II – Renaissance et temps modernes, vol. 1, Adam-Gois (Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1998), p. 396, RF 3148; p. 487, RF 3149; p. 531, RF 3147
J. L. Champion, Mille Sculptures des Musées de France (Editions Gallimard, Paris, 1998), p. 217, no. 457

Note: Bien que dérivé du latin ‘pius’, signifiant pieux ou piété, ‘pietà’ en italien signifie dans le contexte de l’art religieux pitié. Ce terme est aujourd’hui associé à l’un des trois modes de représentation de la Vierge souffrante, en deuil et soutenant le corps du Christ mort, avec la Mater Dolorosa (Mère des Douleurs) et la Stabat Mater (Mère se tenant debout). Apparaissant en Allemagne vers 1300 et se diffusant en Italie un siècle plus tard, le thème de la Pietà devint de plus en plus populaire en Europe centrale. Progressivement, il devint l’une des expressions visuelles les plus poignantes de la préoccupation populaire avec les aspects émotionnels de la vie du Christ et de la Vierge.
Cette superbe sculpture dévotionnelle de dimensions monumentales a été réalisée pour une chapelle privée. De provenance aristocratique, elle ornait en effet la chapelle du château d’Autricourt. Construit sur des fondations datant du Xème siècle, le château actuel est en majeure partie une réalisation du XVIème siècle. Il fut successivement la demeure des Autricourt, Rupt, Anglure de Ligneville, Lemoine, Vallois, Crillon et Mursey de Gaucourt, avant d’être racheté en 1795 par Jacques Alexandre Gautier de Vinfrais, ancien seigneur de Villeneuve-le-Roi et Ablon. En 1809, le château fut reçu en héritage par la famille Treil de Pardailhan, derniers seigneurs d’Aigne. La symétrie du groupe indique que la sculpture se trouvait très certainement dans une niche derrière l’autel de la chapelle familiale. Les dimensions quasi grandeur nature des figures donnaient probablement à l’œuvre un effet saisissant, les rendant presque vivante dans l’ombre et la lueur des chandelles. Le visage de la Vierge est classique, comme il était de rigueur à l’époque, tandis que celui du Christ est plus individualisé, souligné par des paupières expressives et de fortes lèvres entrouvertes laissant apparaitre les dents, comme chez la Vierge. La chevelure luxuriante du Christ est modelée en larges boucles qui se répandent sur son épaule gauche, et retombent librement en ondulations sinueuses à droite de sa tête, pour venir se poser sur le genou gauche de Marie, qui supporte le poids du torse. 
Les inspirations de la fameuse Pietà en marbre de Michel-Ange, à Saint-Pierre de Rome, sont évidentes, bien que notre sculpteur ait réalisé ici une variante du thème Renaissant dans un esprit Baroque, en penchant les genoux de la Vierge sur le côté, quand Michel-Ange l’avait représenté de façon centrale, les genoux écartés pour supporter le corps du Christ.
La composition, intensément émouvante, traduit de façon sensible l’inconsolable douleur d’une mère ayant perdu son fils bien aimé. D’une qualité exceptionnelle et de proportions harmonieuses, le traitement de la musculature, des cheveux, des plaies du Christ, ainsi que le mouvement des plis du drapé montrent le savoir-faire et l’aptitude du sculpteur. 
L’historien de l’art Charles Avery a suggéré que cette œuvre pourrait être attribuée à Philippe de Buyster, sculpteur flamand né à Anvers qui fit l’intégralité de sa longue carrière en France. Seules quelques-unes de ses œuvres sont parvenues jusqu’à nous, car la plupart de ses réalisations étaient destinées à des églises et établissements religieux parisiens, dont les transformations et les révolutions ont causé une destruction généralisée de l'imagerie chrétienne. Au moment de ces évènements, la réputation de Buyster n’était pas suffisante pour garantir à ses œuvres d’être conservées par les collectionneurs ou les premiers musées. Son travail au Palais des Tuileries a également été perdu avec sa démolition.
Les œuvres survivantes les plus connues de Buyster et comparables à notre groupe sont le tombeau du cardinal de la Rochefoucauld (transférée de l’Abbaye Sainte-Geneviève à l’Hospice d’Ivry), et celui de Charles et Marie de l’Aubespine (cathédrale de Bourges) (Chaleix, op. cit., pl. XX-XXVII). Réalisées à la gloire de deux des hommes les plus influents de France, ces œuvres furent sculptées quasi simultanément par Buyster, la commande de la dernière ayant été passée en 1656.
Malgré des ressources d’étude limitées sur la production sculptée française de cette période, il est raisonnable d’attribuer notre œuvre, importante et particulièrement émouvante, à Buyster et de la dater de la même période à laquelle il réalise les mausolées cités plus haut, autour de la fin des années 1650 ou au début des années 1660.

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Lot 63. D’après Guido Reni, la mosaïque exécutée par Filippo Carlini entre décembre 1777 et décembre 1778, le cadre exécuté par Paolo Spagna le 5 avril 1780, Marie MadeleineMosaïque. 73 x 59 cm. (28¾ x 23¼ in.). H.: 110 cm. (43¼ in.). Estimation: €40,000 - EUR 60,000. Prix réalisé: €50,000. © Christie's Image Ltd 2018

Enchâssée dans un cadre en bronze doré et argent; l'encadrement guilloché surmonté d'une rosace portant une cartouche avec les armoiries papales de Pie VI flanquées d'anges; au revers le numéro d'inventaire de la collection Este E.7839 peint en rouge.

ProvenanceCadeau du pape Pie VI à l'Archiduchesse de Milan à l'occasion de sa visite à 'Archiduc de Rome en 1780. 
Très certainement ramenée par l'Archiduc et l'Archiduchesse à Vienne à la fin de leurs fonctions de gouverneurs de Milan en 1796. 
Par descendance dans la lignée Autriche-Este des Habsbourg. 
Cadeau présenté à l'occasion du mariage de l'Archiduc François Ferdinand d'Autriche et de la Comtesse Sophie de Chotkowa et Wognin, duchesse de Hohenberg, le 28 juin 1900, puis par descendance.
Vente Christie's Londres, le 7 juillet 2005, lot 340.
Palazzo Sachetti.

Property of a Noble Lady.

NoteAu XVIIIeme siècle, il était d’usage pour les papes d’offrir aux monarques et visiteurs de marque qui se rendaient à Rome, des tapisseries ou des tableaux de mosaïque. Les tapisseries étaient confectionnées dans la manufacture pontificale, tandis que les mosaïques étaient l’œuvre des artisans du fameux Studio del Mosaico du Vatican, bien qu’elles aient parfois pu être commandées à des ateliers privés de la ville. Ces mosaïques attinrent un niveau de perfection jusqu’alors inégalé, et étaient inscrites dans de riches cadres de métal (bronze, cuivre ou laiton) doré. La qualité de ces cadres connaît son apogée sous le règne de Pie VI (1775-1799), quand Luigi Valadier (1726-1785) – qui réalisait rarement ce genre d’objet – et Paolo Spagna (1736-1788) travaillaient pour la cour pontificale. 
Paolo Spagna est à l’origine d’une dynastie d’orfèvres dont les héritiers furent actifs à Rome tout au long du XIXeme siècle. Spagna obtint la charge d’orfèvre en 1772, période à laquelle il vivait et exerçait son art via del Pellegrino. Il reçut des commandes de la cour pontificale dès 1776 et ce jusqu’à sa mort. (1) Ces commandes avaient souvent pour objet la réalisation de cadres comme celui qui orne notre mosaïque, et pour lequel une documentation a été découverte dans les Archives Secrètes du Vatican. 

LA MOSAIQUE
En février 1777, Giovanni Battista Ponfreni, directeur du Studio del Mosaicodu Vatican, commande à Filippo Carlini une transcription en mosaïque d’un tableau représentant sainte Marie-Madeleine par Guido Reni (Document 1). En effet, notre panneau est l’adaptation d’une œuvre de Reni alors conservée à la galerie Colonna, aujourd’hui disparue. (2) Une copie de l’œuvre avait alors été peinte pour servir de modèle à Carlini (Document 4).
Ponfreni déclare, dans sa lettre de décembre 1777, que la réalisation de l’œuvre progresse convenablement (Document 1), et que Carlini a reçu en paiement un tiers du prix convenu. Un second paiement fut effectué en mai 1778 quand Ponfreni assura que Carlini avait réalisé les deux tiers du panneau (Document 2). La mosaïque fut achevée avant la fin de l’année, pour un coût total de 340 scudi, et fut remise à la Floreria apostolique, au Vatican, dans l’attente de sa remise comme cadeau (Document 3). 
Elève de Marco Benefial (1684-1764), Giovanni Battista Ponfreni est né à Rome vers 1715, où il meurt en 1795. Filipo Carlini semble avoir été actif au sein du Studio del Mosaico vers le milieu du XVIIIème siècle ; cependant notre panneau est sa seule œuvre connue à ce jour. (3)

LE CADRE
Le 5 avril 1780, Paolo Spagna présente à la Maison Pontificale une facture pour deux cadres de métal doré identiques pour les mosaïques, dans le but de les offrir à l’archiduc et l’archiduchesse de Milan. L’un, plus grand, était destiné à encadrer une Vierge de Douleur, l’autre notre Marie Madeleine(Document 5). La facture, que nous reproduisons ci-dessous, décrit précisément chaque détail de notre cadre, et notamment les deux Renommées qui entourent les armes, et que Spagna dit avoir modelé dans la cire.
Ce document précise que le prix total des cadres était de 713 : 12 scudi, hors coût de l’or utilisé pour la dorure. Nous avons pu retrouver et localiser le second panneau de mosaïque représentant la Vierge de Douleur qui fait partie des réserves du Künsthistorisches Museum de Vienne (4), et est actuellement exposé dans la Burgkapelle de Hofburg.
D’autres projets de cadres avec des frontons similaires, également destinés à encadrer des panneaux de mosaïques, ont été retrouvés dans les archives de dessins des ateliers de Spagna et Valadier. Le modèle exact de notre cadre ne figure pas dans ces documents, mais signalons que des figures de Renommées comparables sont présentes sur une feuille conservée à Londres, bien qu’apparaissant aux côtés d’un putto et prévues pour orner un cadre ovale. (5)
Paolo Spagna réalisa un second exemplaire du présent modèle quatre ans plus tard, pour encadrer une mosaïque exécutée par Giovanni Battista Ponfreni à partir d’une composition du Guerchin représentant une Diane, que Pie VI remis en cadeau au roi Gustave III de Suède, et qui est aujourd’hui conservé au Nationalmuseum de Stockholm. (6) 

LES ARCHIDUCS DE MILAN
Le document 5, en date du 15 avril 1780, spécifie que les deux cadres de métal doré ont été réalisés pour deux tableaux de mosaïque « dont l’un à offrir à Son Altesse l’Archiduc de Milan, et l’autre à Sa Femme l’Archiduchesse, l’un représentant la Vierge de Douleur, l’autre une Madeleine ». Au delà d’une description détaillée du décor des deux cadres, ce document en précise les dimensions : le cadre de la Madeleine mesurait quatre palmi de hauteur et trois palmi et cinq oncie de largeur, ce qui équivaut à 90 x 76.9 cm. Ces mesures sont similaires à celles de notre cadre hors, bien sûr, le fronton. 
L’archiduc de Milan, né Ferdinand de Habsbourg (1754-1806), fils de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, épousa en 1771 Marie-Béatrice d’Este (1750-1825), dernière descendante des Ducs de Modène. Ferdinand fut Gouverneur de Milan jusqu’en 1796. C’est à l’occasion d’une visite à Rome en 1780 que Pie VI offrit en cadeau les superbes tableaux de mosaïques décrits dans les documents cités à l’archiduc et à l’archiduchesse.
La marquise romaine Margherita Boccapauli, l’une des femmes les plus cultivées de son temps, mentionna ces cadeaux à l’occasion d’une visite au palais archiducal entre 1794 et 1795 : « Dans une pièce de l’Archiduchesse où se réunit une Académie, il y a des tableaux de tapisserie et de mosaïque qui furent offerts par le Pape ». (7) Avec la chute de l’Ancien Régime quelques années plus tard, ces objets ont certainement été envoyés à Vienne, où la Vierge de Douleur, corolaire de notre œuvre, est toujours conservé aujourd’hui. 

Une notice complète avec toute la documentation et les archives rédigée par Alvar Gonzalez-Palacios en avril 2005 se trouve sur www.christies.com (lot 340, vente 7053 Important European Furniture, Sculpture and Carpets, le 7 juillet 2005). 

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Lot 149. Escalier de maîtrise en fer à cheval en noyer, Ile-de-France, 1880. Estimation: €2,000 - EUR 3,000. Prix réalisé: €47,500. © Christie's Image Ltd 2018

Reposant sur une base carrée et deux colonnettes symétriques ; daté au revers.

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Lot 156. Spectaculaire escalier de maîtrise à double retour d'équerre en noyer, Toulouse, vers 1928. A limon intérieur, rampe et balustre ; signé LN. H. : 40 cm. (15 3/4 in.). Estimation: €2,000 - EUR 3,000. Prix réalisé: €45,000. © Christie's Image Ltd 2018

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Lot 98. Attribué à Gaetano Zumbo (1656-1701), vers 1695-1700, Buste anatomique en décomposition avec des vers. H.: 42.5 cm. (16 ¾ in.); L.: 52 cm. (20 ½ in.).  Estimation: €25,000 - EUR 35,000. Prix réalisé: €40,000. © Christie's Image Ltd 2018

Note: Bien que sa carrière fût brève, Zumbo reste l’un des meilleurs sculpteurs sur cire de la seconde moitié du XVIIe siècle. Né dans une famille aristocratique de Syracuse, en Sicile, il se consacra à l’art de façon autodidacte après une longue période de remise en question. A Naples, il est probable qu’il inventa une nouvelle méthode pour colorer la cire destinée à être sculptée, d’une manière si remarquable qu’il fut appelé à Florence en 1691 par Cosme III de Médicis, Grand-Duc de Toscane. En 1695, Zumbo quitte Florence pour Bologne, avant de se diriger vers Gênes où il collabore avec Guillaume Desnoues, un chirurgien français, pour qui il réalise des modèles authentiques de cire polychrome de l’anatomie humaine afin d’aider la recherche médicale (R.W. Lightbrown, « Gaetano Zumbo », in Grove Art Online). Cette collaboration fut elle aussi de courte durée, et dès 1700, Zumbo déménaga à Paris et obtient un privilège royal pour la confection de modèles anatomiques en cire colorée, avant d’y mourir un an plus tard.

Le travail de Zumbo démontre une rigueur absolue ainsi qu’une observation scientifique des différentes étapes de la décomposition du corps humain et, ainsi, une réflexion sur l’inévitable flétrissement de la beauté et du pouvoir humains. Il passa beaucoup de temps avec Desnoues à étudier la dissection des cadavres, et réalisa une figure de parturiente très admirée de ses pairs, aujourd’hui disparue. La majorité des œuvres connues de Zumbo se trouvent actuellement au Musée de Zoologie et d’Histoire Naturelle, connu sous le nom de La Specola, à Florence (G. Pratesi, Repertorio della Scultura Fiorentina del Seicento e Settecento, Turin, 1993, III, nos. 709-716). Les sculptures anatomiques de grande échelle en cire présentes à la Specola montrent une nouvelle fois l’extraordinaire attention portée aux détails et l’obsession pour la décomposition du corps humain, que l’on retrouve dans notre œuvre. La présence des vers rampants hors des plaies ouvertes et la précision de la structure veineuse sous la peau sont très caractéristiques de l’œuvre de Zumbo. De plus, on retrouve à Florence la même utilisation de verre pour les yeux, et de mèches éparses de cheveux humains, qui ajoutent à l’extrême réalisme du buste. Un buste très similaire, figurant un cadavre d’homme en décomposition avec des vers et un rat sur l’épaule dans une boîte en bois laqué noir, attribué à Gaetano Zumbo, a été présenté sur le marché de l’art en 2016. On y retrouve la même hauteur de section du buste, inclinaison de la tête, ouverture de la bouche et plaies infestées de vers que dans notre étude anatomique. 

« Cette sombre exécution est de cire, colorée si naturellement, que la nature ne saurait être ni plus expressive, ni plus vraie. L’impression est si forte, en considérant ce chef-d’œuvre, que les sens paraissent s’avertir mutuellement. On porte, sans le vouloir, la main au nez » (Marquis de Sade à propos de Zumbo, Histoire de Juliette ou les prospérités du vice, partie 5).