15 août 2018

Le secrétaire Flahaut de La Billarderie. Bureau de pente d'époque Louis XVI, estampille de Martin Carlin, vers 1780

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Lot 78. Le secrétaire Flahaut de La Billarderie. Bureau de pente d'époque Louis XVI, estampille de Martin Carlin, vers 1780. H.: 103,5 cm. (40 ¾ in.) ; L.: 97 cm. (38 ¼ in.) ; P.: 46 cm. (18 in.). Estimate EUR 400,000 - EUR 600,000 (USD 456,580 - USD 684,870) © Christie's Images Ltd 2018

En laque hiramaki-e, takamaki-e et kirikane, Japon, XVIIe siècle, aventurine, placage toutes faces d'ébène des Indes et poirier noirci, et pour l'intérieur d'érable et houx teintés, ornementation de bronze ciselé et doré, le dessus de marbre brocatelle d'Espagne, le gradin en partie ceint d'une galerie ajourée et d'une frise de laurier, la ceinture appliquée d'une frise d'entrelacs feuillagés et grainés ouvrant par trois tiroirs, l'abattant orné d'un décor à trois registres de paysages lacustres et montagneux animés de grues, l'intérieur à décor losangique présentant un velours de soie vert céladon, deux compartiments, quatre tiroirs dont l'un muni d'instruments d'écriture (une boîte à sable incomplète, deux godets et un plumier) et un compartiment secret activé via deux boutons-pressoirs latéraux, la partie basse ouvrant par cinq tiroirs, les montants en colonne engagée à décor de cannelures rudentées de tiges perlées, chaque côté paré d'un couple de grues, les pieds fuselés, cannelés et rudentés de tiges d'asperge, estampillé M.CARLIN et JME sur la traverse arrière et sur la traverse latérale gauche, avec deux étiquettes crèmes inscrites au crayon "256 / Lord Lansdowne", et "4".

Martin Carlin, reçu maître en 1766.

ProvenanceAuguste-Charles-Joseph de Flahaut de La Billarderie, comte de Flahaut (1785-1870) et sa femme, comtesse de Flahaut (1788-1867), née Margaret Mercer Elphinstone;
puis par descendance à leur fille, Emily Jane Mercer Elphinstone de Flahaut, marquise douairière de Lansdowne (1819-1895), puis par descendance ; 
Vente Sotheby's, Londres, 11 décembre 1970, lot 45.

LiteratureCat. expo. "Treasures from Scottish Houses", Edinburgh, Royal Scottish Museum, 1967, n° 256.
Cat. expo., "France in the eighteenth century", Londres, Royal Academy of Arts, Winter exhibition 1968, n° 834 et ill. 373.

ExhibitedTreasures from Scottish Houses, Edinburgh, Royal Scottish Museum, 1967 ; 
France in the eighteenth century, Londres, Royal Academy of Arts, Winter exhibition 1968.

NoteCet écrin tout en contrastes noir et or en laque du Japon est représentatif du second pan de la production de Carlin placée sous le sceau du luxe, le premier étant consacré aux meubles à plaques de porcelaine de Sèvres.

L’essor de la carrière de Martin Carlin (v. 1730-1785) est finalement assez fulgurant et s’explique probablement par les relations étroites qu’il entretient avec R.V.L.C. et Oeben. Très vite il ne travaille qu’exclusivement pour les marchands-merciers les plus inventifs et exigeants : Simon Philippe Poirier, Dominique Daguerre ou encore les frères Darnault. Ce canal lui permet ainsi d’accéder à des matériaux rares et de choix pour ses meubles luxueux que sont les bois exotiques, les plaques de porcelaine ou encore les laques de Chine et du Japon à l’instar du présent bureau de pente. 

LES LAQUES DU JAPON DANS LA PRODUCTION DE CARLIN
A partir de 1765, la production de Carlin est principalement consacrée aux meubles de porcelaine, et ce jusqu’à la fin des années 70 - début 80, pour se consacrer aux meubles parés de rares panneaux en laque japonais. En effet, ce matériau connaît un regain d’intérêt en France notamment sous l’impulsion de Marie-Antoinette alors qu’elle complète la collection d’objets en laque du Japon héritée de sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse.

Par l’intermédiaire des frères Darnault, Carlin meuble l’intérieur des élites du royaume de pièces ornées de ces panneaux raffinés d’Extrême-Orient. Il livre ainsi pour Mesdames au château de Bellevue une série de meubles en laque du Japon ; en 1781 pour Madame Adélaïde une commode-secrétaire (qui a depuis malheureusement perdu ses panneaux de laque) et deux encoignures (Musée du Louvre ; inv. OA 5467) pour son grand cabinet ; puis après sa mort en 1785, pour Madame Victoire une commode (inv. OA 5498), une paire d’encoignures (inv. OA 5499), une console, une table chiffonnière (inv. OA 5470) et un bureau (inv. OA 10419). Ces deux ensembles, hormis la console, sont conservés au Louvre.
Par l’intermédiaire de Daguerre, Carlin a par ailleurs livré une impressionnante commode à encoignures pour l’hôtel de Madame de Brunoy, faubourg Saint-Honoré, également conservée au Louvre (inv. OA 5472).
Du corpus restreint de meubles en laque du Japon réalisés par Carlin, citons également le secrétaire en cabinet livré à Mademoiselle Laguerre (vente Christie’s, Londres, 9 décembre 1982, lot 74) et illustré dans A. Pradère, Les Ebénistes français de Louis XIV à la Révolution, Paris, 1989, p. 353.  

En plus de l’emploi des panneaux de laque du Japon, notre bureau reprend le vocabulaire de Carlin : le choix de l’ébène pour mettre en valeur les panneaux de laque (contrairement à Weisweiler qui recourt principalement à l’acajou) ; des pieds élancés et fuselés aux cannelures rudentées de tiges d’asperge que l’on retrouve par ailleurs sur le bureau de Madame Victoire à Bellevue ou encore sur le secrétaire en cabinet de Mademoiselle Laguerre ; une marqueterie losangique à l’intérieur ; et l’ornementation de bronze ciselé et doré par une main récurrente, un certain « S. Prevost ciseleur » révélé dans l’inventaire après décès de Carlin. 

LA RÉAPPROPRIATION SAVAMMENT TECHNIQUE DES LAQUES PAR CARLIN
Le laque est un matériau soumis à une double contrainte. La première réside en la rareté-même de ces panneaux comme l’illustre le réemploi des panneaux de la commode de Madame Victoire provenant d’un cabinet du duc d’Aumont acheté 2.449 L à sa vente en 1782 par les Darnault. 
La seconde contrainte est la technicité particulièrement pointue de l’incorporation du laque prélevé sur les coffres et les paravents importés de Chine et du Japon sur les meubles européens que l’on comprend à travers les mots d’André Jacques Roubo (1739-1791) dans son recueil L’Art du menuisier, ébéniste : « La laque qu’on emploie ordinairement en Ebénisterie, se prend dans des feuilles (…), qui, pour la plupart, sont vernies et peintes des deux côtés, et qu’on refend au milieu de leur épaisseur pour les diminuer ensuite au rabot et les mettre en état d’être plaquées sur des fonds de Menuiserie ordinaire. Il faut prendre beaucoup de précautions (…) de crainte de faire fendre ou éclater le vernis (….). ; après quoi on les plaque sur l’ouvrage à l’ordinaire, en prenant toutefois la précaution de les faire chauffer.(…) on entourne les joints des ouvrages de laque de rapport avec des ornements ou des cadres de cuivre, parce que quelques précautions qu’on prenne en coupant les feuilles de laque, il est bien difficile de n’y pas faire quelques éclats. »

Ici, Carlin mêle avec goût trois techniques japonaises de laque : l’hiramaki-e consistant en la pulvérisation sur un décor de laque encore frais d’une seule couche de poudre d’or (ou d’argent) qui en séchant absorbe la poudre et devient lisse en surface ; le takamaki-e est quant à lui un décor en relief modelé à partir de poudre de charbon ou de laque appliqué sur un fond laqué ; et enfin le kirikane qui se reconnaît par ces minuscules carrés de feuilles d’or (ou d’argent) disposés à la manière des tesselles de mosaïque.

UN COMMANDITAIRE PRESTIGIEUX INCONNU
La commode et les encoignures de Madame Victoire ont respectivement été vendues 6.500 et 5.400 L. A titre de comparaison, une simple chaise coûtait 1 L.
Le prix conséquent de ces meubles de luxe destinés à une riche clientèle s’explique par la conjugaison de la rareté des panneaux en France, du savoir-faire des ébénistes et de l’intervention du marchand-mercier dans le processus de vente. Il est par conséquent frustrant d’ignorer le nom nécessairement célèbre du commanditaire du présent bureau de pente.
Par ailleurs, on ignore comment ce meuble est apparu – par héritage ou par achat - dans la collection du comte de Flahaut.  

AUGUSTE-CHARLES JOSEPH DE FLAHAUT DE LA BILLARDERIE (1785- 1870)
Le nom Flahaut appartient au patrimoine français puisqu’on peut l’y lire sur l’Arc de Triomphe parisien. Vie riche et intense, la première partie de sa vie placée sous le joug militaire sera entièrement dédiée à Napoléon ; la seconde partie sera quant à elle consacrée à la diplomatie au fil des régimes successifs en place.

Neveu du comte d’Angiviller (1730-1809) alors directeur des Bâtiments du roi, fils naturel de Talleyrand (1754-1838), Auguste-Charles Joseph de Flahaut de La Billarderie s’installe avec sa mère dès l’âge de 7 ans en Angleterre pour fuir la Terreur ; son père, successeur de Buffon à l’intendance des jardins du roi Charles-François (1728-1794) meurt sur l’échafaud deux ans plus tard.

Très jeune il embrasse une carrière militaire après son retour en France en 1799 qu’il mène avec brio. Soutenu en coulisse par son père naturel, il participe à de nombreuses campagnes napoléoniennes et est promu aide de camp de Napoléon en 1813. Très vite il obtient le titre de comte de l’Empire et est élevé au rang de Commandeur de la Légion d’Honneur. Il reste fidèle à l’empereur jusqu’à sa chute ; Talleyrand intervient une dernière fois pour empêcher son exil forcé. Sa femme et lui quittent cependant la France pour n’y revenir qu’en 1819.
Tenu à l’écart de la Restauration, la Monarchie de Juillet entame un nouveau chapitre de sa vie consacré à la diplomatie. Nommé pair de France, il obtient en 1841 l’ambassade de Vienne jusqu’en 1848.
La Seconde République le pousse à l’exil – provisoire – à Londres puisqu’il revient en 1851 aux côtés de son fils naturel, le comte de Morny (1811-1865) – né de sa liaison avec Hortense de Beauharnais – pour fomenter le coup d’Etat mettant au pouvoir Napoléon III, le demi-frère du comte de Morny.
Le comte de Flahaut obtient finalement en 1860 le poste d’ambassadeur de Londres – poste qu’il s’était vu refuser douze ans plus tôt car occupé par Talleyrand. A force de désaccords avec l’empereur, Flahaut quitte l’ambassade après seulement deux ans de poste.

Le couple Flahaut est réputé au sein de la société parisienne pour son amour du beau mobilier et notamment pour l’élégance et la richesse de son salon de l’hôtel de Massa situé sur l’avenue des Champs-Elysées à l’angle de la rue de la Charte (future La Boétie) qu’il possède entre 1830 et 1853. Les moyens financiers conséquents de la comtesse de Flahaut (née Margaret Mercer Elphinstone) conjugués au goût du couple leur permettent de constituer une collection absolument remarquable.
Parmi les œuvres qui permettent, comme le présent bureau de pente, d’évoquer cette dernière, citons notamment la table au plateau de porcelaine estampillée de Martin Carlin, donnée par M. et Mme Charles Wrightsman au Metropolitan Museum of Art de New York (Inv. 1976-155-014). Mentionnons aussi le bureau plat estampillé de Jean-François Leleu ayant figuré dans la collection Barbara Piasecka Johnson (vente Christie's, Londres, 11 juin 1992, lot 61) puis dans la collection Marella Agnelli (vente Sotheby’s, New York, 23 octobre 2004, lot 134) et le bureau plat dans le goût à la grecque de Pierre Garnier (ventes Christie’s, New York, 5 juillet 2007, lot 212 puis Christie’s, Londres, 7 juillet 2011, lot 25). 

LE BUREAU DE PENTE DANS LES INVENTAIRES FAMILIAUX
Partagé entre la France, l’Angleterre, l’Ecosse et l’Autriche, le couple Flahaut a eu de nombreuses résidences et bien que l’on ignore à quel moment il acquiert le présent bureau, on le retrouve à cinq reprises aux XIXe et XXe siècles dans les inventaires familiaux.

La première localisation du bureau est à Coventry House, Londres propriété qu’occupe la famille Flahaut de 1848 lorsqu’elle quitte l’ambassade de Vienne jusqu’en 1863 après la démission du comte de l’ambassade de Londres. Il s’agit d’un hôtel dessiné par Kent installé au 29, Piccadilly, le futur Saint Jame’s Club aujourd’hui situé au n.106. L’inventaire est non daté mais on suppose qu’il a très probablement été dressé en juin 1863 : “‘Ornamental furniture at Coventry House (…) 3 ft 2 japanned cabinet ormolu mounted sloped flap & red marble top”. 

Le meuble apparaît une deuxième fois au moment de l’inventaire après décès de la comtesse de Flahaut en 1867 dressé pour les deux filles survivantes : Emily Jane de Flahaut (1819-1895) mariée à Henry, 4e marquis de Lansdowne depuis 1843 et Georgiana Gabrielle de Flahaut (1822-1907) qui épousera en 1871 Jean-Charles Marie Félix, marquis de La Valette : List of ornamental furniture divided between Georgina and me (after Mme de Flahaut’s death) 1867 (…) a 3 ft 2 japanned Cabinet ormolu mounted, sloped flap & red marble top”

Le bureau réapparaît une troisième fois en 1875 dans List of the Furniture and China in the Library and Drawing Room, inventaire très probablement dressé pour Emily de Flahaut, alors marquise douairière de Lansdowne où il est par ailleurs spécifié que le meuble appartenait jadis à ses parents. Le bureau est alors installé dans la Drawing room du 15A Grosvenor Square à Londres.

On suppose alors que le bureau a été déplacé entre 1890 et 1895 à Lansdowne House, Londres, propriété d’Emily, puisqu’on le retrouve alors pour la quatrième fois sur une photographie de la Drawing room de Lansdowne House à la fin du XIXe siècle (D. Pearce, London’s Mansions, Londres, fig. 65).

On pense reconnaître une cinquième fois le bureau dans un inventaire de 1895 faisant état de la Drawing room de Meikleour House, Perthshire où on peut lire « Inventory and valuation of household furniture [etc.] within Meikleour House… which belonged to the late Emily Jane Dowager Marchioness of Lansdowne. Made July 1895 by Alexander Dowell (…) lacquer and ormolu escritoire 52.10. » (Ms. Bowood KF 39). Le bureau réapparaît une dernière fois avant sa vente publique en 1970, sur une photographie de 1954 de la Long Gallery de Meikleour House. 

Christie's. Collection Juan de Beistegui, Paris, 10 September 2018


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