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Pablo Picasso, Femme nue au bonnet turc 1er décembre 1955. Huile sur toile 116 x 89 cm. Paris, Musée National d’Art Moderne, Centre Georges Pompidou. Donation Louise et Michel Leiris, 1984. Inv. AM 1984-637 © Succession Picasso 2008

En lien avec la grande exposition « Picasso et les maîtres » organisée aux Galeries nationales du Grand Palais, le musée du Louvre présente dans le salon Denon une vingtaine des variations picturales et graphiques réalisées par Picasso en 1954-1955 d’après le chef-d’oeuvre de Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement (1834). De son côté, le musée d’Orsay propose les variations faites d’après le Déjeuner sur l’herbe de Manet.

Pour la première fois, la Réunion des musées nationaux associe les musées Picasso, d’Orsay et du Louvre pour reconstituer le panthéon artistique de l’artiste, qui, dès son arrivée à Paris, fera du Louvre l’une des sources essentielles de sa création, comme il l’avait fait auparavant du Prado.

Variation

Tout au long de sa vie, depuis son apprentissage académique aux dernières années de sa vie, en passant par la révolution cubiste et la période néoclassique, Picasso se nourrit de la peinture du passé.

Dans les années cinquante, il peint trois grandes séries de variations d'après des chefs-d'oeuvre du passé : les Femmes d’Alger d’après Delacroix en 1954, Les Menines d’après Velasquez en 1957, Le Déjeuner sur l’herbe d’après Manet en 1960-61, mais aussi, de façon moins systématique, d’après Poussin, David, Le Nain, Courbet…Treize années de sa vie sont dominées par ces variations, qui comportent plus de 250 toiles, sans compter les innombrables dessins et gravures. Ce détournement à des fins personnelles des oeuvres du passé n’est pas dénué d’humour, ni d’ironie. Cette volonté sacrilège d’aller au-delà de la tradition est la dernière annexion de l’empire picassien. Une façon pour lui de confronter son langage pictural aux grands chefs-d’oeuvre de la peinture, de renouveler le genre de la citation et de vérifier son pouvoir de peintre.

Les Femmes d’Alger d’après Delacroix

En 1955, Picasso exécute quinze peintures et de multiples dessins préparatoires, d’après le tableau de Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement. Il a en effet la chance de pouvoir visiter à Alger une

maison musulmane et est très impressionné par les femmes arabes : « C’est beau ! C’est comme le temps d’Homère » écrit-il dans son journal. Les motivations du choix de Delacroix et des Femmes d’Alger sont multiples : elles vont de la ressemblance fortuite de Jacqueline, sa nouvelle compagne avec la femme au narguilé assise de profil, au mythe d’un orientalisme sensuel et voluptueux, en passant par des concordances historiques, comme la mort récente de Matisse en novembre 55 – avec un hommage à la couleur - au début de l’insurrection algérienne. Picasso, en fait, pense à Delacroix depuis longtemps. Dès 1940, il dessine dans un carnet à Royan les personnages du tableau, la composition, et reprend même la palette colorée du peintre. Puis, en juin 1954, dans un autre carnet, il fait une copie fidèle de l’Autoportrait de Delacroix du musée du Louvre. Lorsqu’en 1947, Georges Salles lui propose de montrer un choix de ses oeuvres dans la Grande Galerie, il les présentera à coté des Delacroix.

De Delacroix à Picasso

Au fil des études, Picasso change le nombre des personnages, leurs positions, renversant sur le dos la femme assise pour en faire un nu couché et retrouvant ainsi un thème qui lui est familier, celui de la dormeuse et de la femme assise. Tantôt les formes féminines sont toutes en rondeur et arabesque, tantôt il contraint les corps dans des formes rigoureuses et anguleuses. Les deux dernières versions sont très opposées : l’une est en grisaille géométrique et stylisée (version M, 11 février 1955, coll. part.), l’autre déborde de couleurs (version O, 14 février 1955, coll. part). Les harmonies chatoyantes de rouge, bleu et jaune vif sont une concession à l’Orient et surtout un hommage à Matisse. « Il m’a légué ses odalisques » dit-il à Daniel Henry Kahnweiler, « en somme pourquoi est-ce que l’on n’hériterait pas de ses amis ». Picasso s’en donne à coeur joie, d’une scène d’intérieur secrète et langoureuse, il fait une scène dynamique d’un érotisme agressif et joyeux. La femme du fond se transforme parfois en phallus et se confond avec l’arrondi de la fenêtre mauresque. L’unité, dans cette profusion, est créée par le quadrillage décoratif de céramiques dans lequel s’insèrent les personnages. Cette scène d’intérieur, proche du voyeurisme avec ses femmes nues et le rideau rappelle Le Harem, 1906 et les Demoiselles d’Avignon, 1907. Elle permet à l’artiste d’étudier l’intégration d’une figure à un fond décoratif. Picasso expérimente sur un motif donné diverses écritures picturales et tire les leçons du simultanéisme issu du cubisme, qui présente les corps à fois de face et de profil.

Le musée du Louvre présente dans le Salon Denon, en regard des Femmes d’Alger de Delacroix, trois petits tableaux (provenant des musées d’Hartford, San Francisco et de la Nahmad Gallery de Londres), quatre grandes compositions (Nahmad Gallery et collections particulières), deux Jacqueline en costume turc (Centre Pompidou et collection particulière) ainsi qu’une dizaine de dessins préparatoires et deux carnets (musée Picasso, Paris).

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Eugène Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement 1834. Huile sur toile 180 x 229 cm. Paris, musée du Louvre, inv. 3824 © RMN / Thierry Le Mage

PARIS.- Coinciding with the major exhibition “Picasso and his Masters” held at the Galeries Nationales du Grand Palais, Paris, the Louvre (Denon Room) plays host to around 20 painted and graphic variations on Delacroix’s masterpiece, Women of Algiers in Their Apartment (1834), executed by Picasso in 1954-55. In tandem, the Musée d’Orsay presents a series of variations on Manet’s Déjeuner sur l’herbe (Luncheon on the Grass).

The Réunion des Musées Nationaux joins forces for the first time with the Musée d’Orsay, the Louvre and the Musée Picasso in an attempt to reconstruct the artistic pantheon of the painter who, as soon as he arrived in Paris, used the Louvre, as he had previously used the Prado, as one of the essential sources of inspiration for his creative production.

Variation on a theme
Throughout his career, from his academic training to the last years of his life, via the Cubist revolution and his neoclassical period, Picasso drew on paintings of the past. In the 1950s, he painted three major series of variations on past masterpieces: Women of Algiers after Delacroix in 1954, Las Meninas (The Maids of Honour) after Velázquez in 1957, Le Déjeuner sur l’herbe after Manet in 1960-61, as well as reinterpreting, more sporadically, themes used by Poussin, David, Le Nain, Courbet, etc. Thirteen years of his life were dedicated to these variations, which include over 250 paintings and countless drawings and engravings. This reworking of past masterpieces for his own personal reasons was not devoid of humour or irony. This sacrilegious determination to go beyond convention was the the Picassian empire’s final annexation. For him, it was a means of comparing his own pictorial language with some of painting’s greatest masterpieces, of renewing the “borrowing” genre and measuring his own artistic potential.

In 1955, Picasso executed 15 paintings and numerous preparatory drawings after Delacroix’s Women of Algiers in Their Apartment. The latter had, in fact, been able to visit a Muslim house in Algiers and was very impressed by the Arab women he had seen: “It’s magnificent! It’s like in Homer’s time,” he wrote in his journal. The reasons why Picasso chose to rework Delacroix and his Women of Algiers are legion, from the fortuitous resemblance between his new companion Jacqueline and the woman with the narguile, seated in profile, to Orientalism’s legendary sensuality and voluptuousness, not forgetting the impact of real-life events, such as Matisse’s death in November 1955 – hence this tribute to colour – in the early months of the guerilla war for independence in Algeria. Picasso had in fact been thinking about Delacroix for years. In 1940, in Royan, he made drawings of the figures in the painting and the composition in a sketchbook, using the same palette as the artist. Then in June 1954, in another sketchbook, he made a faithful copy of Delacroix’s Self-portrait (Louvre). In 1947, when Georges Salles suggested that he show a selection of his works in the Louvre’s Grande Galerie, he exhibited them beside the Delacroixs.

From Delacroix to Picasso
With each new study, Picasso changed the number of figures or their positions, pushing the seated woman over on her back to change her into a reclining nude, thus returning to the familiar theme of the sleeping woman with the seated woman. Sometimes his female forms were rounded arabesques; sometimes he forced their bodies into disciplined, angular forms. The last two versions are very different: one is monochrome, geometric and stylized (version M, 11 February 1955, private coll.); the other is an explosion of colour (version O, 14 February 1955, private coll.). The scintillating combinations of red, blue and bright yellow are a tribute to the Near East and, above all, a homage to Matisse. “He bequeathed his odalisques to me,” Picasso said to Daniel Henry Kahnweiler. “Why shouldn’t I inherit his friends, too?” The artist had a whale of a time, transforming an intimate, languorous interior scene into a dynamic scene of joyously aggressive eroticism. The woman in the background sometimes turns into a phallus and melds into the curve of the Moorish window. Amidst this profusion, unity is created by the ceramic-like decorative criss-cross pattern into which the figures are inserted. This interior scene, which nears on voyeurism with its naked women and curtain, recalls The Harem (1906) and the Demoiselles d’Avignon (1907). It enabled the artist to experiment with inserting a figure into a decorative background. Picasso used a given motif to explore various pictorial styles of expression, drawing on what he had learnt about simultaneity from Cubism, in which figures are represented from the front and in profile at the same time.

In the Denon Room, opposite Delacroix’s Women of Algiers, the Louvre presents three small paintings (from the Hartford and San Francisco Museums and the Nahmad Gallery, London), four large compositions (Nahmad Gallery and private collections), two versions of Jacqueline in Turkish Costume (Centre Pompidou and private collection), as well as around ten preparatory drawings and two sketchbooks (Musée Picasso, Paris).