Japon : sauvegarder la "Villa Claudel", la belle au bois dormant de Chuzenji
Sur les rives du lac Chuzenji, au pied des volcans clôturant les sanctuaires de Nikko, haut-lieu sacré du Japon, sommeillent les résidences d'été des diplomates européens du siècle passé, britanniques, bien sûr, italiens, belges et français.
Au début de l'ère Meiji, durant les grosses chaleurs, la Cour impériale prenait ses quartiers d'été à la montagne pour fuir la fournaise de Tokyo, dûment suivie par le corps diplomatique pour une saison de potins, de régates et de pêche à la truite.
C'est là, au bord du lac transparent, source de contemplation infinie, que Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon (1921-27), où il a passé les plus belles années de sa vie, a écrit la troisième journée du "Soulier de Satin". "Je suis en ce moment à Chuzenji d'où je ne suis descendu que pour aujourd'hui, dans le plus beau paysage qu'on puisse imaginer, au bord d'un lac bleu entouré de montagnes et de forêts, et au pied d'un beau volcan dont les lignes sont à peu près celle du Fuji", confiait Claudel à Darius Milhaud le 14 juillet 1922. "J'y habite une adorable maison japonaise, on n'a qu'à tirer les panneaux de papier et l'on est entièrement mélangé à la forêt, au ciel, à la nature (...) Il y a toujours quelque cascade, quelque nouveau temple à visiter. La vie est belle et j'oublie tout à fait ce Paris où je désire ne pas revenir de sitôt", ajoutait-il.
Il fera ses adieux à Chuzenji en janvier 1927, avant de quitter l'Archipel pour toujours.
"La période japonaise de Claudel est sous-estimée en tant que diplomate et écrivain. Le poète-ambassadeur est né au Japon. C'est au Japon qu'il a trouvé son talent de prosateur. C'est un tournant très important", affirme le professeur Moriaki Watanabe, claudélien fervent.
Mais aujourd'hui, la Villa Claudel, maison de campagne de l'ambassade de France, est menacée de s'endormir pour toujours. L'État français, qui l'a acquise en 1909 pour 12.900 francs, n'a plus les moyens de l'entretenir.
Construite par un ancien ministre des Affaires étrangères, Shuzo Aoki (1844-1914), c'est une maison traditionnelle en bois de sapin de 540 m2, aux panneaux coulissants, bordée d'une belle "engawa" (véranda) surplombant le lac.
Les Italiens, eux, ont vendu leur résidence historique, conçue par l'architecte Antonin Raymond, à la ville touristique de Nikko qui l'a restaurée en 2000 pour en faire un musée délicieusement suranné dédié à la villégiature des Européens.
Le coût de la rénovation de la Villa Claudel a été évalué à 55 millions de yens (400.000 euros). D'où un projet de réhabilitation qui ferait appel à des mécènes, partenaires publics ou privés japonais et français, pour muer la résidence de France en "un lieu de passage et de mémoire" consacré au poète catholique disparu il y a un demi-siècle.
L'idée est d'en faire un musée, avec un espace d'exposition au rez-de-chaussée, qui pourrait se transformer en salle de séminaire pour des entreprises. Au premier étage, il y a 4 chambres à coucher pour les visiteurs de passage. "C'est un projet qui permettrait aux entreprises participantes de se distinguer par la promotion du patrimoine culturel français au Japon, tout en se donnant la possibilité de faire profiter leurs collaborateurs d'un cadre exceptionnel pour des réunions, dans un site à l'attrait touristique incontestable", explique l'ambassadeur de France au Japon, Bernard de Montferrand. Il faut d'abord obtenir le classement de la villa par le ministère japonais de la Culture pour la remettre en état et la préserver.À cet effet, est créée une "association franco-japonaise pour la préservation de la Villa Paul Claudel" afin de perpétuer la mémoire et les oeuvres du diplomate-écrivain au Japon.
"Claudel est un lingot d'or dans la relation avec le Japon. Cette villa est un lien avec la France et un lien avec Claudel, le symbole de l'amitié franco-japonaise", plaide M. de Montferrand.