Le chant pour exprimer leur amour...
Depuis une dizaine d'années, un couple fréquente le célèbre marché aux amoureux de Sapa, province de Lào Cai (Nord). Ici, tout le monde les connaît au point de les avoir surnommés "artistes populaires". Giang A Van et Vang Thi Ly s'aiment et leur histoire se traduit en chansons.
Chaque samedi soir, Giang A Van et Vang Thi Ly confient leurs 2 enfants aux grands-parents. Ils parcourent alors d'un pas léger les 10 kilomètres qui séparent leur village de Sapa, la ville du district. Originaires de l'ethnie H'Mông, ils n'oublient pas leurs instruments traditionnels qu'ils transportent dans des hottes en bambou tressé. "Notre passion pour les chansons d'amour nous y attire irrésistiblement", avouent-ils, le sourire aux lèvres.
Depuis une dizaine d'années, le couple n'a raté aucun de ces "rendez-vous de l'amour". La tradition veut que chaque samedi soir, ce marché un peu spécial donne l'occasion aux jeunes célibataires de se rencontrer. Tous les habitants des villages environnants aiment à s'y rendre. Tandis que les jeunes font connaissance, les mariés de longue date sont là pour rappeler les vertus d'une union heureuse. Avec les étoiles comme seul toit, on chante, joue du khèn (flûte de pan équipée d'une anche) ou du dàn môi (guimbarde). Les femmes échangent les dernières nouvelles, les hommes boivent de l'alcool de riz... souvent jusqu'à l'aube. Les premiers rayons du soleil pointent et tout ce joyeux monde se rend alors au marché, histoire d'acheter quelques denrées nécessaires avant de rentrer chez-soi. Les hommes en profitent pour dégriser et tentent de sauver l'apparence devant leurs épouses. Cette coutume millénaire a toujours été un ciment pour la communauté des montagnards du Nord. Aujourd'hui, même les touristes peuvent sentir le poids de cette tradition mais aussi son pouvoir d'attraction.
Spectacle spontané et bénévole
Alors que le marché nocturne bat son plein, l'ambiance semble tout d'un coup monter d'un cran. Un couple comme tant d'autres pourtant vient de faire son apparition. Quelques personnes compliment le mari pour ses mélodies, d'autres félicitent la femme pour sa voix de velours. Il s'agit de Giang A Van et Vang Thi Ly qui ont enfin parcouru des kilomètres. Pas de décor, un public attentionné assure l'atmosphère. Le couple se produit toujours avec la même passion, n'im- porte quand et n'importe où : dans un parc, devant l'église, au stade central, dans la rue, à l'intérieur d'un bar ou dans un coin du marché. Ils entonnent alors quelques mélodies folkloriques et au fur et à mesure des chansons, comme par enchantement, le public s'agrandit. Chacun se prend un peu à rêver, entre nostalgie et bonheur. Eux sont là, au milieu de ce cercle improvisé. Leurs yeux brillent de cet éclat que seul l'amour peut conférer. "Elle est tellement belle que je suis jaloux dès qu'elle sort seule. Chaque fois qu'elle chante, je me sens comme ensorcelé", confie le mari. Elle avoue pour sa part avoir pleuré plus d'une fois en écoutant Giang A Van jouer du khèn ou de la guimbarde, de peur que "ces sons mélodieux puissent séduire d'autres filles".
Surnommés "couple d'artistes populaires", appellation suprême pour les gens du coin, Giang A Van et Vang Thi Ly se distinguent des autres chanteurs du marché de l'amour par leur riche "répertoire" d'airs folkloriques et leurs connaissances sur l'origine de chaque chanson ou de chaque mélodie. Depuis quelques années, le couple consacre presque tout leur temps libre à la recherche des "sages de village", qu'ils soient voisins ou lointains. Ces vieux sont la mémoire culturelle de l'ethnie, un trésor que le couple veut découvrir afin de "le transmettre aux jeunes générations". C'est cette passion qui explique qu'aujourd'hui encore, après tant d'années, ils continuent à enrichir leur répertoire.
Toujours disponibles pour leurs spectateurs, ils aiment à renseigner sur les traditions des montagnards ou sur la signification des mélodies. Grâce à eux, on comprend cet air particulier que donne la guimbarde lorsque son joueur l'utilise pour inviter son aimée à un rendez-vous ou ces mélodies joyeuses du khèn qui évoquent l'atmosphère d'une fête printanière où des jeunes rivalisent d'ardeur dans les jeux, espérant ainsi la conquête de leur belle. De temps en temps, un adolescent s'approche de Giang A Van, lui murmure quelques mots. Il exécute alors un air de guimbarde qui, assure-t-il, apprend le jeune "à faire la cour à la belle inconnue", dit-il.
La joie illumine les visages du couple lorsque quelqu'un leur offre le "verre de l'amitié", propose de faire une "photo souvenir" ou exprime l'envie d'acheter un de leurs instruments. "Pour nous, nous rendre au marché n'est pas une question d'argent. C'est notre évasion après une semaine passée dans les champs, c'est notre moyen de nous distraire et de s'entretenir avec tout le monde", explique Giang A Van, en jetant un regard tendre sur sa femme. Et de conclure cette soirée sur une dernière chanson H'Mông : "Chérie, chante une belle chanson. Lorsque nous chanterons ensemble, faisons le comme les bambous qui poussent immuablement...".
(Source : Nghia Dàn/CVN )