La cloche de Phuoc Kiêu se fait entendre de loin
D'un poids de 1,8 tonne et d'un diamètre de 1,3 mètre, la cloche en bronze de Phuoc Kiêu, province de Quang Nam, fait la fierté du village. Décorée de dragons, licornes, tortues et paons finement sculptés en relief, elle illustre le savoir de ce village de métier vieux de 400 ans.
Le 6 septembre 2006 restera une des dates les plus mémorables de l'histoire du village de fondeurs de Phuoc Kiêu, district de Diên Ban, province de Quang Nam (Centre). Cette nuit-là, une cloche géante est née. En fait, la plus grande qu'a connue le Vietnam depuis 2 siècles. Le moulage n'a pris que quelques heures, mais les artisans ont consacré plusieurs mois à sa préparation.
Sur le vaste terrain qui précède la maison communale, dédiée au culte du Génie -fon dateur du village, Duong Ngoc Chuc, le feu semble brûler d'un éclat très vif. Une atmosphère encore plus chaude avec le va-et-vient de ses habitants. "Tout le monde était réveillé alors qu'il faisait encore nuit. Personne ne voulait rater cet événement historique," dit Duong Ngoc Truyên, descendant de la 22e génération du "Génie-fondeur" et directeur de l'entreprise de fonderie Diên Phuong, qui a pris en charge le moulage de la cloche.
Une "sacrée audace"
La commande de 250 millions de dôngs fut passée au début de l'année par une pagode dans la province de Bà Ria-Vung Tàu, au Sud. "Une sacrée audace!", avaient alors lâché des sceptiques qui doutaient que Phuoc Kiêu puisse couler un tel objet. Jusqu'à présent, la plus grande cloche sortie de ses forges n'était que de 800 kg. Or cette fois-ci, elle devait peser 1,8 tonne et avoir un diamètre de 1,3 mètre. À cela s'ajoute une décoration très raffinée, véritable tableau de la nature que seuls des virtuoses sont en mesure de réaliser.
Environ 40 artisans de Phuoc Kiêu se consacrent au projet. Il faut d'abord un bon mois pour parvenir à récolter la quantité suffisante de cuivre et d'étain - environ 2,4 tonnes - de bonne qualité. Les artisans se mettent ensuite à modeler le moule en argile, un travail minutieux qui lui aussi demande du temps. Le moule présente une taille tellement importante qu'on doit le diviser en 6 modules afin que le modelage se fasse à la perfection. Sur les surfaces recourbées de chaque partie du moule, les artisans prennent soin de sculpter, petit à petit, d'innombrables motifs représentant la mythologie orientale : un couple de dragons contemplant la lune. Aux côtés des 4 couples de dragons - symbole du roi -, on distingue, au milieu des paysages naturels, 3 autres animaux de la cour : la licorne - qui représente la puissance, la tortue - la longévité, et le paon - la noblesse. Sans oublier de grandes lettres chinoises alignées, décrivant les principes philosophiques du bouddhisme.
La sculpture terminée, il faut faire cuire le tout au feu, pour que les motifs résistent aux hautes températures de la fonderie. C'est alors que l'on assemble les 6 pièces pour les enfouir dans une fosse de 3 m, devant la maison communale. Le moule est enfin prêt.
Une célébrité qui dépasse les frontières
Vient l'instant fatidique. Devant la foule, le bonze vénérable allume les baguettes d'encens, priant pour la protection de la part du Ciel, de la Terre et du Génie du village. Les 5 bas-fourneaux sont allumés, chacun devant fondre 400 kg d'alliage. À 08h30, la première coulée est versée dans le moule, suivie tour à tour par les autres. Une demi-heure à peine est nécessaire. Une éternité pour les artisans. L'endroit se colore d'un rouge ardent - couleur du feu, du bronze et du visage des artisans. Puis, aux milieux des chauds applaudissements, la cloche apparaît peu à peu, accroché au bout du bras d'une grande grue.
À midi, les fondeurs cessent leur travail après avoir porté la dernière touche, par le moyen d'un petit marteau. Duong Ngoc Sang, 70 ans, s'approche alors de la cloche. C'est à lui que revient le soin d'examiner le son de cette
nouvelle création. Cet artisan talentueux a parcouru les hautes régions du Centre et du Tây Nguyên (hauts plateaux du Centre) pour réajuster le son des gongs en bronze, un instrument de musique répandu chez les ethnies minoritaires. En 2004, invité par une pagode à Dà Nang, Duong Ngoc Sang et un groupe d'artisans de Phuoc Kiêu, coulaient une cloche d'un mètre de haut et pesant 432 kg.
Quatre cents ans d'histoire qui ont fait parler du village de Phuoc Kiêu un peu partout dans le pays, par l'intermédiaire de ses cloches d'envergure. Mais cette fois-ci, la cloche de 1,8 tonne coulée à la perfection même sur le sol de Phuoc Kiêu rend aux villageois une fierté sans borne. "À l'exception de celle de la pagode Thiên Mu, à Huê, elle est la plus grande coulée depuis 2 siècles au Centre du pays", affirme Duong Ngoc Sang.
L'envergure de cet objet et le raffinement de ses sculptures en disent long sur le talent de ces artisans qui ont su valoriser un métier transmis de père en fils depuis 400 ans.
"Tout le monde était réveillé alors qu'il faisait encore nuit. Personne ne voulait rater cet événement historique"
Nghia Dàn/CVN