Souvenirs inoubliables du chant Quan Ho
Le chant folklorique quan ho, né dans le Kinh Bac, région située au nord du delta du fleuve Rouge, fait partie de la vie culturelle de ses habitants.
Tous les ans, au 13e jour du premier mois lunaire, ce chant de la joie et de la politesse est à l'honneur de la fête de Lim. Rencontre avec de vieux témoins de ce chant traditionnel. Un demi-siècle de souvenirs pour Nguyên Van Dac, un chanteur du quan ho.
Ce ne sont pas 50 années d'une carrière amateur qui auront raison de la mémoire du chanteur amateur du quan ho (chant folklorique) Nguyên Van Dac, 84 ans. Né dans le fief de cette musique, le Kinh Bac (au nord du fleuve Rouge), l'homme sait "chanter le quan ho depuis (ses) 10 ans", raconte-il. À 18 ans, il fait partie d'un groupe qui comprend une dizaine de chanteurs de son village de Duê Dông (chef-lieu de Lim, province de Bac Ninh, Nord), associé à celui de Dào Thôn, à 5 km de Duê Dông. "La procédure du jumelage fut très difficile", indique l'honorable chanteur. Tout commence donc par un intermédiaire qui met en relation les 2 groupes, l'un de garçons et l'autre de filles. Vient ensuite un temps laborieux "qui permet de juger l'aptitude aux chants, l'intelligence des conversations sous les chants alternés, mais aussi le langage et le comportement des partenaires ", explique-t-il. "Car l'essentiel de la relation entre chanteurs et chanteuses du quan ho, c'est la joie de chanter ensemble, mais aussi de faire preuve de modestie, de dignité, de respect et de politesse", poursuit le vieil homme.
Ce jumelage était vraiment bien compliqué, en ces temps presque féodaux, d'autant plus qu'il fallait avoir l'autorisation des chefs des 2 villages. "Ce n'était pas évident pour de jeunes hommes comme nous de nous rendre dans un village pour communiquer avec de jeunes femmes", explique le chanteur, toujours lucide malgré le poids des ans.
La vie au rythme du quan ho
Une fois le jumelage officialisé, les 2 groupes s'invitent réciproquement dans leur village pour les divers évènements qui règlent la vie d'une communauté: fêtes villageoises, grandes cérémonies, mariages et festins... Au seuil de ces interprétations, un représentant des filles ou des garçons apporte un petit plateau de chiques de bétel (photo ci-contre) pour inviter l'autre groupe. L'appel est lancé, les chanteurs et chanteuses laissent de côté leurs travaux champêtres pour se rendre chez leurs partenaires. Là, sous le regard des proches, des amis et des villageois, ils chantent jour et nuit pour des ballades folkloriques nées selon l'histoire vers le 18e siècle.
Dans l'une des maisons, une "conversation" de quan ho débute par les vœux du groupe invité, adressés au village, aux familles et aux amis... Les hôtes, en retour, chantent pour souhaiter la bienvenue et transmettent eux aussi leurs vœux. La conversation est nourrie de nombreux chants alternés, de mélodies délicates et poétiques. "Il nous arrivait de séjourner une semaine entière ou de passer des nuits blanches rythmées de nos chants", raconte le chanteur qui ne connaît pas le nombre exact de compositions qu'il connaît par cœur, peut-être une centaine.
Jadis, les chants s'effectuaient sans instruments de musique. Les interprètes, par groupe, apprenaient les paroles à force de répétition. On retenait les textes, s'entraîner n'importe où, n'importe quand, quand on avait un peu de temps libre ou durant les travaux champêtres,... "En travaillant, nous rêvions de notre prochaine rencontre, de la future soirée où les chants s'alterneraient", avoue le chanteur Nguyên Van Dac.
Une période d'insouciance qui ne dure au final que 5 petites années. Ensuite, la résistance contre les colonialistes français ramène les 2 villages à des temps plus durs. La guerre interrompt les chants quan ho. 30 ans de conflits où le chanteur Nguyên Van Dac ne reverra pas ses amis. Il ne chante désormais plus que pour sa femme et ses enfants.
La renaissance du quan ho
Le chant quan ho ne revient sur le devant de la scène que vers les années 1990, avec l'amélioration du niveau de vie des habitants et grâce à la politique de l'État. Nguyên Van Dac s'est repris à ses chants séculaires, se produisant plusieurs fois devant des hôtes étrangers à la recherche de ce patrimoine ancré dans l'âme du delta du fleuve Rouge.
Et tous les ans, au 13e jour du premier mois lunaire, le cœur du chanteur s'enflamme pour les chants quan ho qui ont lieu lors de la fête de Lim, là où tous les villages environnants se retrouvent, à quelques encablures de Duê Dông. Là sur la colline, mais aussi dans les maisons communales et sur les barques retentissent les chants quan ho.
Cette année, avant les festivités, Nguyên Van Dac rend visite à un vieil ami, Nguyên Thua Kê, 88 ans, chanteur du quan ho lui aussi. Devant l'autel des ancêtres de la famille Nguyên, les vénérables chanteurs et les nouvelles générations se confondent à travers les chants traditionnels.
Ils étaient une dizaine il y a plus de 50 ans, ils ne sont plus que 2 aujourd'hui: Nguyên Van Dac et Nguyên Thua Kê. Les 2 acolytes se sont rendus à la recherche de celles qui autrefois faisaient palpiter leurs cœurs et à qui ils dédiaient leurs chants. Il n'en reste plus qu'une avec qui ils ont partagé la douce nostalgie de ces nuits passées à chanter. (Cao Hoàng Hoa\CVN)