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Alain.R.Truong
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30 octobre 2007

Tao Trang, expert en humanités sino-vietnamiennes

3Tao Trang, de son vrai nom Vu Tuân Son, est peu connu du grand public. Mais dans le cercle de chercheurs en sciences humaines et sociales, il est très apprécié par sa compétence en humanités sino-vietnamiennes. Il relève de cette génération de lettrés en voie d'extinction et dont il est un des derniers Mohicans.
En 1884, les Français avaient achevé leur conquête du Vietnam. La modernisation, c'est-à-dire l'occidentalisation du pays commençait.

Plusieurs générations d'intellectuels vietnamiens ont passé par cette entreprise. Sans parler des pionniers comme Truong Viet Ky (1837-1897) et Paules Cua (1834-1907), on peut en distinguer 3. La première génération fut celle des lettrés traditionnels qui écrivaient en idéogrammes chinois Han et en écriture vietnamienne romanisée quôc ngu, tels les lauréats de concours triennaux Phan Bôi châu et Phan Chu Trinh (nés dans les années 60-70 du 19e siècle). La 2e génération, née dans les années 80-90, maniaient plus le quôc ngu et le français que les idéogrammes Han, tels le publiciste Nguyên Van Vinh (né en 1882), l'érudit Nguyên Van To (1889), l'homme de lettres-mandarin Pham Quynh (1892), Hô Chi Minh (1890). La génération suivante était née et formée dans le premier quart du 20e siècle, alors que les Français, ayant aboli les concours de lettres confucéens en idéogrammes Han, avaient créé un enseignement franco-indigène moderne. Ces intellectuels faisaient usage du quôc ngu et du français, certains poursuivaient en autodidacte les études Han et Nôm (idéogrammes vietnamiens). On peut citer à ce propos le lexicographe Dào Duy Anh (né en 1903), le polytechnicien Hoàng Xuân Han (1908), le docteur Nguyên Khac Viên (1913), les écrivains Ngô Linh Ngoc, Trân Lê Van, Tao Trang...

Dans les années 30, l'administration coloniale avait établi de solides assises au Vietnam. Les classes bourgeoises et petites bourgeoises des villes envoyaient leurs enfants à l'école française : il le fallait pour que ces derniers décrochent un diplôme, moyen d'ascension sociale ou simplement de se procurer un emploi. Le français était enseigné dès l'école élémentaire et éclipsait le vietnamien au primaire supérieur. Les noms de rues, de boutiques, d'hôtels et de restaurants étaient écrits en français. Dans les conversations quotidiennes, entre citadins des classes moyennes, mêlaient vietnamien et français. J'ai connu un professeur de lycée qui ne s'exprimait qu'en français; devenu mandarin provincial de l'enseignement, il avait besoin d'un interprète au cours de ses tournées d'inspection. Un professeur d'université, de retour de France, se targuait de n'avoir jamais lu de romans vietnamiens.

Contre cet engouement pour la langue et la culture de l'occupant colonial, des intellectuels patriotes oeuvraient en silence pour défendre et enrichir la culture et la langue nationales. En premier lieu la langue, support de la culture. Ils étaient conscients qu'une nation ne se perdrait pas tant qu'elle ne perdrait pas sa langue. Ils ont déclenché à l'échelle nationale un vaste mouvement d'alphabétisation avec la diffusion du quôc ngu, au lieu des idéogrammes trop compliqués. Ils ont renouvelé l'étude des humanités classiques en y introduisant l'esprit scientifique occidental, créé de nouvelles disciplines autour de l'histoire et de la littérature vietnamiennes. Ce risorgimento culturel a connu un nouvel essor avec l'éveil du sentiment national après la défaite française de 1940 suivie de l'occupation japonaise du Vietnam. Né en 1915, Tao Trang est un passionné de culture nationale dès son enfance, sans doute grâce à l'influence de son père, instituteur épris de lettres anciennes. Il appartient à la 3e génération d'intellectuels modernisant. Après sa licence en droit à l'université française de Hanoi, il a enseigné pendant quelques années dans des écoles privées. Il a choisi de donner des cours de langue et de littératures vietnamiennes alors que les élèves donnaient leur préférence aux classes de français, le vietnamien ne figurant pas dans les programmes d'examen. Au cours d'une vie non sans vicissitudes, sous plusieurs régimes politiques, Tao Trang a plus d'une fois changé de profession. Mais il n'a jamais lâché la langue et la culture vietnamiennes, servi dans ses travaux d'érudition par sa maîtrise des idéogrammes chinois (Han) et vietnamiens (Nôm) et de la langue française, atouts qui manquent à nombre de jeunes chercheurs. Il a collaboré à des revues savantes, et à des oeuvres d'envergure sur le vieil Hanoi, les stèles, le folklore, la philosophie, sans parler de ses traductions en vietnamien et en français de textes classiques. Il est dommage qu'il se sente plus intéressé aux travaux d'érudition analytique qu'à ceux de synthèse. Un recueil volumineux de ses articles est sous presse.

À 90 ans passés, Tao Trang s'estime heureux de rester fidèle à son premier amour, la langue et la culture nationales. (Huu Ngoc/CVN)

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