30 mars 2022
VIETNAM, Dynastie Nguyên, début du XIXe siècle. Une théière contestée chez Millon
Lot 51. Vietnam, Dynastie Nguyên, début du XIXe siècle. Importante theière en porcelaine de forme quadrangulaire à décor d'un carpe évoluant dans des algues et contemplant la lune. Estimation 40 000 € - 60 000 €. Courtesy Millon
Une marque « GIA LONG NIÊN TẠO (fabrique durant le règne de Gia Long (1804-1827)) » dans un cercle sous la base.
Hauteur : 14 cm. Largeur : 17 cm. Profondeur : 7.5 cm
Un éclat au bec, un léger fêle au col. Sur l'une des faces un léger manque au niveau de la carpe, possiblement un léger défaut de cuisson.
Une théière contestée
Philippe Truong
Chercheur indépendant - Consultant en Art du Vietnam - Secrétaire Général de la Société Française d'Etude de la Céramique Orientale.
La théière portant le nianhao de l’empereur Gia Long qui sera vendue à la vente Millon Asium du 1er avril 2022 lot 51, est un faux récent. J’ai pu la prendre en mains et l’étudier de près.
Avant de parler de cette pièce en particulier, je voudrais revenir sur ces théières de forme très spécifique à décor peint en cobalt sous couverte et à nianhao de Gia Long.
L’empereur Gia Long (1802-1820) est le premier souverain de la dynastie des Nguyễn. Sous son règne, neuf ambassades ont été envoyées à Beijing. Les relations entre la cour des Qing et ce nouveau souverain n'étaient pas toujours aussi harmonieuses qu’avec le roi Nguyễn Huệ des Tây Sơn.
De tout son règne, il n’existe qu’une seule et unique variété de « commande » portant la marque 嘉隆年造, Gia Long niên tạo (créé sous le règne de Gia Long). Il s’agit d’une théière de forme quadrangulaire aux parois incurvées. Sur deux faces, figurent une carpe surgissant des eaux, entre des plantes aquatique et se dressant vers la lune au milieu des nuages. Ce décor symbolique, le préféré des lettrés, illustre le souhait du lettré (représenté ici par la carpe) de réussir aux examens impériaux et de progresser dans la carrière officielle. Des deux côtés de l’anse, sont peintes deux orchidées. Je ne connais aucune représentation de cette plante avec ses racines visibles, sans parler de l’exécution stéréotypée du dessin. Encadrant le bec verseur, un poème en chinois surmonté des idéogrammes 壽篆 Thọ triện qui probablement est nom de plume de l’auteur du poème.
古今同親愛
遠近慕知音
清香飄满坐
故友遇佳人
Cổ kim đồng thân ái
Viễn cận mộ tri âm
Thanh hương phiêu mãn tọa
Cố hữu ngộ giai nhân
Traduction :
Réunion des anciens (ou décédés) et nouveaux amis,
Qu’ils demeurent loin ou près, pourvu que nous nous comprenons.
Le parfum du thé embaume le lieu,
Réunion des anciens amis et des beautés.
Dans les années 1992-1995, il n’existait qu’une seule théière de ce genre (fg. 1). Il appartenait alors à Phạm Hy Tùng qui était à cette époque l’un des grands collectionneurs de Saigon, le plus grand connaisseur et collectionneur des porcelaines Trịnh (soit les porcelaines du 18e siècle avec les marques à quatre idéogrammes commençant par nội phủ). J’ai eu le plaisir d’étudier cette pièce à plusieurs reprises chez lui.
La qualité et l’exécution de la pièce mise en vente montrent qu’elle ne provient pas de la manufacture impériale de Jingdezhen mais bien des fours du Sud. Notons que toutes les commandes officielles des seigneurs Trịnh et Nguyễn (au 18e siècle), des rois Tây Sơn (19e siècle) puis des empereurs Nguyễn (au 19e et 20e siècle) proviennent de cette manufacture impériale chinoise. Il est surprenant que la seule commande officielle du premier empereur Nguyễn ne soit pas réalisée à Jingdezhen.
De plus, pourquoi aucune autre vaisselle ne porte ce nianhao en dehors de cette théière ? Peut on concevoir qu’un empereur inaugurant une nouvelle dynastie, qui vient de faire bâtir sa nouvelle capitale à Huế, n’a commandé que des théières, pas d’autres vaisselles ou d’objets décoratifs ? Inconcevable !
Le décor, « carpe surgissant des flots pour contempler l’astre », sur cette pièce fait clairement référence au rêve d’un lettré d’accéder à des postes élevés. Ce qui ne correspond pas à une première commande impériale. Les premières commandes de son successeur montre forcément un dragon impérial.
Au début du 20e siècle, lorsque les souverains Nguyễn ne gouvernaient plus qu’en Annam, les Chinois de la Cochinchine (colonie française) et du Tonkin (Protectorat français) commandaient dans les fours du Sud de la Chine des faux portant les marques nội phủ thị trung ou thi hữu des seigneurs Trịnh. Ces pièces sont facilement reconnaissables par leur décor à la chinoise et un travail peu soigné. Ces pièces servaient de référence comparative.
En comparant cette théière « Gia Long » avec les productions des copies de la fin fin du 19e (après les années 1890) et au 20e siècle, on peut voir une certaine similitude tant au niveau du travail peu soigné, que par sa provenance des ateliers secondaires du sud de la Chine. Selon, moi la théière Gia Long de Phạm Hy Tùng est un faux commandé par des chinois du Vietnam au début du 20e siècle pour les bourgeois de la Cochinchine.
Dans les années 2000, une seconde théière (fig. 2), dans un état plus parfait a été présentée au Musée des Beaux-Arts de Hanoi.
fig. 2
Il y a moins de dix ans, en l’espace de quelques années, j’ai pu voir et étudier déjà trois théières similaires.
1. Pendant des années, il n’existait qu’une ou deux pièces (celle de Phạm Hy Tùng et du Musée des Beaux-Arts de Hanoi, même si j’émets aussi quelques réserves sur cette pièce), et tout d’un coup apparaît celle en vente chez Millon Asium. Vu le nombre de faux qui circulent au Vietnam, j’avais des doutes quant à leur authenticité.
2. A supposer que ce soit des théières commandées par Gia Long,elles étaient utilisées, donc, forcément portent des traces d’usure et à l’intérieur jauni au contact du thé. .
Or les théières que j’ai vues récemment sont d’une propreté impeccable ! Même passées à plusieurs bains chimiques, il devrait rester de légères traces de thé. Or ce n’est pas du tout le cas. Pas même la moindre trace d’usure.
3. Les agrandissements prises sur la pièce de Millon montre clairement qu’à certains endroits, le potier est revenu volontairement une seconde fois pour copier et suggérer les irrégularités d’encrage sur la pièce originale.
Conclusion : Il existe deux productions dans les théières attribuées à Gia Long :
1. Les théières de Phạm Hy Tùng et du Musée des Beaux-Arts de Hanoi qui ne datent pas du règne de Gia Long (1802-1820) mais sont des faux commandés par les Chinois pour les bourgeois de la Cochinchine et du Tonkin au 20e siècle.
2. Dans les années 2005-2015, une seconde série de faux a été réalisée à partir des photos prises sur la verseuse du Musée des Beaux-Arts de Hanoi lors de sa présentation au grand public. Dans cette série, figure celle proposée par Millon dont l’actuel propriétaire qui l’avait déjà mise en vente récemment sur ebay sur une basse estimation et surpris par l'enchère atteint, avait refusé de conclure l’affaire pour la remettre maintenant en vente publique chez Millon Asium.
Pour ma part, j'ai prévenu la maison de vente et l’expert de mes conclusions. Ils sont donc au courant que c’est un faux récent. Mais de nos jours, ce ne sont plus des études de commissaire-priseur mais des maisons de ventes qui priment le commercial avant toutes choses. Et s’il y a des enchérisseurs, surtout vietnamiens, assez stupides pour débourser une fortune pour un faux, pourquoi ne pas vendre !
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