Exposition "Pouvoir et Prestige : l'art de la massue" au musée du quai Branly
PARIS - Pour la première fois, le musée du quai Branly–Jacques Chirac consacre une exposition d’envergure à l’art des massues du Pacifique et interroge les multiples facettes de ces objets ethnographiques d’exception, souvent méconnus et mésestimés.
Pouvoir et Prestige. Art des massues du Pacifique met en lumière la complexité, la beauté et l’importance culturelle des massues en tant que sculptures, objets cérémoniels, emblèmes d’autorité, en plus de leur fonction d’armes. Près de 140 massues, parmi les plus belles et représentatives des différentes régions d’Océanie, offrent un point d’entrée inédit vers les cultures du Pacifique, de l’Australie à l’Île de Pâques (Rapa Nui).
Taiaha, bâton de combat, Aotearoa/Nouvelle-Zélande?, Baie des Îles (?). Bois, coquille d’Haliotis iris (pa - ua) ; L. 197 cm. Collection privée. Ex-collection James Hooper (Phelps, 1976 : 58, n° 230) ; acquise en 1931, anciennement dans la collection de Sir Thomas Brooke (1830-1908). Ancienne étiquette : « New Zealand Arney or Staff of Office » ; « Shungii » inscrit à l’encre. Photo Andy Crouch
« Massues », « casse-têtes », « armes traditionnelles » : derrière ces appellations réductrices se niche une catégorie d’objets longtemps enfermés dans des lieux communs et des préjugés. Sans nier la dimension guerrière à laquelle renvoient les massues, l’exposition s’attache à mettre en valeur le raffinement de leur sculpture, l’élaboration de leur ornementation et l’ensemble des caractéristiques, matérielles et spirituelles, qui en font bien plus que de simples outils.
Ainsi, les massues se révèlent sculptures, œuvres d’art, objets de représentation, symboles d’autorité et de prestige, images et réceptacles du divin, objets d’échange et instruments cérémoniels. L’exposition n’omet pas la valeur historique de pièces collectées tour à tour comme des souvenirs, des trophées et des documents ethnographiques, en retraçant les trajectoires de certaines de ces œuvres depuis leur fabrication, au 18e et 19e siècles surtout, jusqu’à leur conservation actuelle dans des musées et collections à travers le monde.
Arme de prestige - hoeroa, Aotearoa, Nouvelle-Zélande, début du 19e siècle, Os de cétacé, 135.5 cm de long© musée du quai Branly–Jacques Chirac, photo Hughes Dubois
Surtout, l’exposition propose un regard neuf sur leur utilisation, les cultures qui les ont produites et les images qui en ont découlé.
Cette réflexion trouve son origine dans le travail et l’intérêt du commissaire Steven Hooper pour les arts océaniens. Dans les années 1970, il documenta, avant sa dispersion sur le marché de l’art, la très importante collection ethnographique de son grand-père, James Hooper, riche de nombreuses massues. Il mena ensuite un long travail anthropologique aux îles Fidji, où il fit son premier terrain, avant d’y poursuivre ses recherches ailleurs dans le Pacifique jusqu’à aujourd’hui.
Bâton – réceptacle d’essence divine, Îles Australes, 18e siècle.Bois, fibres de coco, 80,7 cm ©The Trustees of the British Museum.
Deux grandes sections structurent le parcours d’exposition et explorent les différentes formes et fonctions des massues de l’art océanien. Le parcours invite les visiteurs à percevoir « au-delà de l’arme » les nombreux rôles que les massues jouaient dans leurs cultures d’origine.
Des massues réunies dans l’exposition rendent aussi, et surtout, hommage aux maîtres-sculpteurs qui les ont créées, aux spécialistes, dont certains étaient investis de fonctions rituelles, qui les ont décorées et manipulées, aujourd’hui considérés comme des gardiens culturels autant que des artistes prompts à l’innovation.
Mere pounamu, massue courte, Aotearoa/Nouvelle-Zélande, 18e - début du 19e siècle. Néphrite ; L. 36,8 cm. Collection privée. Ancienne collection James Hooper. photo Josh Murfitt.
Conçue en collaboration avec la Fondazione Giancarlo Ligabue, cette exposition présente des prêts exceptionnels d’institutions publiques et privées, telles que le British Museum de Londres, le Museum of Archeology and Anthropology de Cambridge ou encore le Museum Volkenkunde de Leyde.
L’exposition Pouvoir et Prestige. Art des massues du Pacifique a d’abord été présentée du 15 octobre 2021 au 13 mars 2022 au Palazzo Cavalli-Franchetti à Venise.
Lil-lil, Bois sculpté © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Hughes Dubois.
Massue Janus, Vanuatu, île d’Ambrym, 19e siècle. Bois, coquillage, fibres végétales, 80 x 20 x 10 cm. Tervuren Musée Royal de l’Afrique Centrale © Photo J.-M. Vandyck, RMCA Tervure
Nouvelle-Irlande, Archipel Bismarck © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Pauline Guyon
Cali, massue à éperon, Îles Fidji, Début du 19e siècle. Bois, fibres de coco, Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac. Ancienne collection du musée de Marine du Louvre ; probablement collectée en 1838 à Fidji lors du second voyage de Jules S. C. Dumont d’Urville à bord de l’Astrolabe, accompagnée de la Zélée. Photo Pauline Guyon.
Massue, tête en coquillage, Nouvelle-Calédonie, Milieu du 18e siècle. Bois, coquille de bénitier (Tridacna sp.), étoffe d’écorce battue, fibres de coco. Édimbourg, National Museums Scotland. Acquise aux enchères à Fenton’s, Londres, en 1894 ; collectée lors du second voyage de Cook en 1774 ; acquise par Sir Ashton Lever ; vendue à la vente du Leverian Museum en 1806. © National Museums Scotland.
Elle a été acquise par Sir Ashton Lever en 1779 à la vente de George Humphrey. Une aquarelle de Sarah Stone, réalisée au Leverian Museum en 1783, permet de l’identifier précisément, et… de résoudre une énigme importante. Alors qu’on considérait jusque-là qu’aucune hache ostensoir n’avait été collectée avant la fin du 18e siècle, sans savoir si elles existaient déjà telles qu’on les connaît pour des période plus récentes, on sait maintenant que lors de son deuxième voyage, James Cook, présent du 3 au 23 septembre 1774 à Pouébo, a rapporté au moins une massue issue d’une lignée proche de celle des haches cérémonielles.
Siriti, massue à deux mains, Îles Fidji, 18e - début du 19e siècle. Bois. Don en 1872 par Augustus Wollaston Franks, qui l’avait acquise auprès du marchand William Cutter © The Trustees of the British Museum.
Cette massue, longue de 152,5 cm et pesant approximativement 9 kg, est la plus imposante massue fidjienne jamais répertoriée. Trop lourde et encombrante pour pouvoir être efficace au combat, elle devait avoir un rôle cérémoniel considérable, comme l’indique sa sculpture soignée, sa patine d’huile et de fumée ainsi que sa proximité iconographique avec d’autres massues siriti réservées aux chefs et aux prêtres à Fidji. En 1860, le botaniste Berthold Seemann rapportait les propos de Kuruduadua, chef de Namosi, sur l’île de Viti Levu. Là, dit-il, le très jeune chef devait brandir au moment de son investiture « un fusil ou une massue immense ». Ce tour de force soulignait l’allégeance du jeune homme aux dieux et forçait le respect du peuple amené à se placer sous sa protection. Il s’agissait peut-être d’une massue de ce type.
Rapa, bâton de danse biface, Rapa Nui/île de Pâques. Début – milieu du 19e siècle. Rome, Congregazione del Sacro Cuore © photo Hughes Dubois.
‘Akau, massue à deux mains, Tonga, 18e siècle. Bois, 105 cm © The Trustees of the British Museum.
Marteau de guerre, Totokia vonotabua, Fidji © Musée d’Histoire Naturelle, Lille, photo Philip Bernard
Assommoir à cochon, Vanuatu, est de l’île d’Ambrym, Début du 20e siècle. Bois. Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac. Achat par l’anthropologue Jean Guiart (1925-2019) à Tokon Mweleun Wete au village de Lolibulo à Ambrym à la fin des années 1940 lors d’une mission de terrain ; dépôt de l’Institut de Recherche pour le Développement. Photo Pauline Guyon.
Ce type de massue propre au Vanuatu n’était pas destiné au combat mais à la mise à mort rituelle des porcs. Extrêmement précieux, ceux-ci étaient rassemblés en grand nombre au moment des cérémonies de prises de grade qui, dans le nord de l’archipel, permettaient aux hommes de gravir les échelons sociaux, à la fois dans la sphère publique et dans celle des sociétés secrètes masculines. Certains porcs, soigneusement sélectionnés, avaient une valeur plus grande encore. Il s’agissait d’animaux hermaphrodites et de « cochons à dents » dont l’ablation des canines supérieures permettait la croissance circulaire des défenses. On retrouve fréquemment ces dernières, comme ici, figurées sur des objets de pouvoir, de prestige et d’autorité0
Paeho, arme munie de dents de requin, Îles de la Société, Fin du 18e siècle. Bois, dents de requin, fibres de coco. Ancienne collection de la London Missionary Society, achetée en 1911. © The Trustees of the British Museum.
À Tahiti, avant la conversion au christianisme au début du 19e siècle, l’apparition du « deuilleur » était le point culminant des rites funéraires qui suivaient la mort d’un chef.
Vêtu d’un costume complexe, accompagné d’assistants au corps couvert de noir, celui-ci parcourait le territoire de la chefferie et menaçait de son paeho les individus qu’il rencontrait. Personnification du danger que représente, en période de grand deuil, le contact entre le monde des morts et celui des vivants, il pouvait blesser avec son arme en bois léger acérée de dents de requin.
Cet exemplaire, issu d’une collecte mission-naire, est le seul conservé au monde.
Massue avec tête en forme de feuille, Îles Salomon, archipel de Nouvelle-Georgie ou île de Santa Isabel, Milieu - fin du 19e siècle. Bois, fibres végétales. Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac. Acquise en 2014. photo Hughes Dubois
Le motif du crocodile était fréquemment associé, dans les îles Salomon occidentales, à l’agressivité et à la prédation autrefois mises en oeuvre dans la « chasse aux têtes ». On le retrouve aussi sur des plats cérémoniels et les pirogues de guerre.
Dieu-massue, Îles Cook, Mangaia, Fin du 18e-début du 19e siècle. Bois, fibres de coco, cheveux humains ; L. 91,4 cm. Ancienne collection London Missionary Society, achetée en 1911. © The Trustees of the British Museum
Certains objets polynésiens présentant les caractéristiques formelles et fonctionnelles de massues ont été décrits comme des objets sacrés, des réceptacles d’essence divine. Celle-ci, connue sous l’appellation générique de « dieu-massue » provient de Mangaia aux îles Cook. Outre la qualité et la complexité de la sculpture, il faut noter la présence d’éléments rapportés, hautement signifiants (fibres de coco, cheveux).
Masse cérémonielle dite « hache-ostensoir », Nouvelle-Calédonie, Milieu - fin du 18e siècle. Pierre (néphrite), bois, fourrure de chauve-souris roussette (Pteropus sp.), fibres végétales, étoffe d’écorce battue, noix de coco, coquillages, toile de coton. Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac. Collectée à Balade en 1793 par Antoine Bruni d’Entrecasteaux. Photo Patrick Gries
La hache cérémonielle kanak est souvent qualifiée d’« hache-ostensoir » en raison de sa parenté formelle avec l’ostensoir du culte catholique. Symbole de la parole du chef, la hache cérémonielle sort de la maison des trésors lorsque celui-ci doit prendre la parole. Tenue en main pendant son discours, les coquillages ou les graines contenus dans la demi-noix de coco à son extrémité basse s’entrechoquent, appuyant le propos de l’orateur. Il ne s’agit en aucun cas d’une arme. Cet exemplaire, remarquablement bien conservé, est d’autant plus exceptionnel qu’il constitue l’un des rares témoins des collectes de l’expédition menée par le navigateur Antoine Bruni d’Entrecasteaux à la recherche des navires de la Pérouse en Océanie à la fin du 18e siècle.


















