"Quand les Anglais parlaient français" : 70 trésors médiévaux du Victoria and Albert Museum de Londres exposés à Paris
Affiche de l'exposition. © Collection Al Thani à l'Hôtel de la Marine
PARIS - Dans le cadre de sa programmation, au rythme de deux expositions temporaires par an, la Collection Al Thani à l’Hôtel de la Marine à Paris présente l’exposition « Trésors médiévaux du Victoria and Albert Museum : quand les Anglais parlaient français » du 30juin au 22 octobre 2023.
L’exposition réunit pour la première fois à Paris plus de 70 chefs-d’oeuvre d’exception d’art médiéval. Ces oeuvres proviennent de la célèbre collection d’art médiéval du Victoria and Albert Museum de Londres, l’une des plus importantes au monde. L’exposition comprend des sculptures, des verres émaillés, des ivoires, des vitraux, des textiles, des céramiques, des manuscrits enluminés, des pièces d’orfèvrerie et des bijoux, et illustre les relations complexes et interdépendantes entre l’Angleterre et l’Europe continentale tout au long du Moyen Âge.
L’exposition présentera des oeuvres extraordinaires réalisées en Angleterre, en France, en Italie et au-delà. Elle illustrera la richesse de la culture artistique qui s’est épanouie dans ce qui fut une époque véritablement internationale. Parmi les oeuvres les plus remarquables du Victoria and Albert Museum figurent le chandelier de Gloucester, la châsse de saint Thomas Becket, la chasuble de Clare et le gobelet, dit The Luck of Edenhall.
Les oeuvres sont rassemblées dans la troisième salle dédiée aux expositions temporaires de la Collection Al Thani à l’Hôtel de la Marine. Dans les salles 1, 2 et 4, vous pourrez admirer à nouveau les « Trésors de la Collection Al Thani » dont la présentation sera partiellement renouvelée.
L’Angleterre médiévale était un pays prospère et d’un grand raffinement, intimement connecté à l’Europe continentale. Grâce à sa politique matrimoniale, ses possessions territoriales sur le continent et son administration structurée, l’Angleterre a joué un rôle majeur sur la scène européenne entre 1000 et 1500. Des routes commerciales établies de longue date reliaient l’Europe à de lointains royaumes, fournissant ainsi des matériaux de luxe et favorisant un riche échange d’influences culturelles. Ce fut aussi une époque où s’épanouit une importante production artistique locale qui fit la réputation de l’Angleterre : les broderies raffinées et les sculptures en albâtre venant d’outre-Manche étaient prisées et recherchées dans toute l’Europe. Les monastères anglais exerçaient une influence aussi grande que la monarchie dans l’établissement de réseaux à travers le continent et au-delà. Les pèlerinages, les conflits et les protocoles des élites sociales qui préconisaient l’échange de cadeaux ont permis à certains des plus beaux trésors de voyager sur de longues distances.
Croix reliquaire, Angleterre (probablement Winchester), Xe siècle. Monture : Allemagne. Or, émaux, ivoire de morse, bois de cèdre, 18,5 × 13,7 × 2,6 cm. Victoria and Albert Museum, 7943-1862. Image © Victoria and Albert Museum, London.
Réseaux monastiques
La première section de l’exposition montre l’importance des réseaux monastiques lors de la période médiévale, notamment à travers les liens étroits établis entre les monastères en Angleterre et l’Europe continentale. Ils ont été aussi influents que la monarchie dans l’établissement de réseaux, facilitant l’échange d’idées et de styles artistiques à travers le continent. Les abbés, évêques et archevêques combinaient fréquemment de hautes fonctions dans la hiérarchie de l’Église et de l’État. Ils voyageaient souvent à l’étranger en mission diplomatique.
L’échange de cadeaux jouait un rôle central dans ces interactions. Les dons de manuscrits et les livres prêtés pour être copiés enrichissaient les bibliothèques monastiques. Ils contribuaient à l’inspiration des artistes, à diffuser les connaissances et à préserver les textes clés. Les reliques conservées dans de somptueux réceptacles étaient envoyées en cadeaux depuis et vers l’Angleterre, contribuant à l’extraordinaire gloire posthume de saints anglais comme Thomas Becket. Les pèlerinages vers les lieux saints étaient une partie centrale de la vie des fidèles, encourageant les voyages vers la Terre sainte et d’autres sites clés comme Canterbury, Cologne, Saint-Jacques-de-Compostelle et Rome.
Dans cette section, les visiteurs découvrent le Chandelier de Gloucester, mis en exergue, véritable chef-d’oeuvre de l’orfèvrerie anglaise. Cet objet faisait probablement partie d’une paire commandée par Pierre, l’abbé de Saint-Pierre de Gloucester, auquel une inscription latine courant en spirale le long du fût rend hommage. Une autre inscription confirme qu’il fut donné plus tard par Thomas de Poché à la cathédrale du Mans, ce qui démontre que les objets médiévaux exceptionnels pouvaient voyager très loin de leur lieu de production.
Chandelier de Gloucester, Angleterre, 1107-1113, fonte d’alliage de cuivre, dorure, nielle, perles de verre, 58 × 20 × 20 cm.Victoria and Albert Museum, 7649-1861. Image © Victoria and Albert Museum, London.
On peut également y admirer cette pièce extraordinaire : la Châsse de saint Thomas Becket, le plus ancien coffret-reliquaire (ou châsse) en émail de Limoges qui nous soit parvenu, illustrant l’histoire du martyre de Thomas Becket, qui eut lieu dans la cathédrale de Canterbury dans la nuit du 29 décembre 1170. Créé vers 1180-1190 à Limoges, ce magnifique exemple d’art roman est le plus grand et le plus remarquable de son genre et aurait été réalisé pour recevoir des reliques liées au saint.
Châsse de saint Thomas Becket, Limoges, 1180-1190, cuivre doré, émail, bois, cristal de roche, verre, 29,5 × 34,4 × 12,4 cm, Victoria and Albert Museum, M.66-1997. Acquis grâce à l’aide du National Heritage Memorial Fund, avec la participation de la Po Shing Woo Foundation, de The Art Fund, des Friends of the V&A, des héritiers de T. S . Eliot, du Headley Trust et de nombreux dons privés. Image © Victoria and Albert Museum, London.
Unions dynastiques et goût aristocratique
La seconde section de l’exposition étudie les unions dynastiques internationales comme outils politiques et diplomatiques majeurs dans le monde médiéval. Pour assurer leur influence au coeur des affaires européennes, la monarchie anglaise et son aristocratie conclurent des alliances, particulièrement avec la France, mais aussi avec les Flandres, la Sicile et l’Espagne. Les reines étrangères arrivaient dans leur nouvelle patrie, accompagnées de cortèges de différentes nationalités. Ceux-ci comptaient des artisans et des musiciens qui favorisaient les échanges artistiques et participaient à définir les notions de goût et de style.
Cette section montre le Coffret de Valence, réalisé à Londres ou Limoges vers 1305-1312 pour Guillaume de Valence, comte de Pembroke (mort en 1296), ou pour son fils Aymar (mort en 1324). On y voit les armes royales d’Angleterre, ainsi que les grandes familles d’Angoulême, de Bretagne, de Brabant et de Lacy, démontrant à quel point la noblesse de l’Angleterre médiévale était liée à l’Europe continentale. Une Aiguière, faite de porphyre vert avec une monture en vermeil, constitue un autre élément phare de ce groupe d’oeuvres. Elle ne représente qu’une seule des nombreuses commandes artistiques effectuées par Marguerite d’York auprès de l’orfèvre de Malines, Zegher van Steynemolen. Elle reflète le goût et le mécénat de la duchesse de Bourgogne. Cette oeuvre fut certainement réalisée entre 1468-1491, quand Malines (Flandres) était le lieu de séjour favori de la duchesse.
Chefs-d’oeuvre et production artistique d’Angleterre
L’exceptionnelle qualité des broderies et des sculptures en albâtre provenant d’Angleterre était réputée dans toute l’Europe médiévale. « Opus Anglicanum » est le terme latin qui désigne les broderies médiévales anglaises. Il est fréquemment mentionné dans les inventaires des trésors des grandes cathédrales d’Europe, du Vatican à l’Espagne et à l’Islande. Aux XIIIe et XIVe siècles, d’énormes quantités de sculptures en albâtre peint et doré furent réalisées dans les ateliers du centre de l’Angleterre afin d’être exportées vers un marché dynamique à l’étranger.
La Tête de saint Jean Baptiste, exécutée entre 1470 et 1490, compte parmi les chefs-d’oeuvre de la section. La sculpture témoigne des talents artistiques exceptionnels et de la sophistication atteinte par les artisans anglais dans le domaine de l’albâtre au XVe siècle.
Tête de saint Jean Baptiste, Angleterre, 1470-1490. Albâtre peint et doré, 20 × 15,7 × 9,2 cm. Victoria and Albert Museum, A.79-1946. Don du Dr W. L. Hildburgh FSA. Image © Victoria and Albert Museum, London
Ce ciboire est l’un des plus importants vestiges de l’orfèvrerie romane anglaise. Les ciboires étaient utilisés pour contenir les hosties consacrées et étaient placés au-dessus de l’autel durant la messe ou bien enfermés à l’intérieur d’un tabernacle dans l’église. Cet exemplaire, réalisé entre 1150-1170, est décoré d’une iconographie complexe, comprenant des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament en émail champlevé.
Ciboire de Balfour, Angleterre, 1150-1175. Alliage de cuivre doré, émail champlevé. H. 18,3 ; D. 17,3 cm. Victoria and Albert Museum, M.1 :1-2-1981. Acquis grâce au National Heritage Memorial Fund. Image © Victoria and Albert Museum, London.
Paris : Luxe et influence
Paris : Luxe et influence présente l’influence e la capitale française qui, vers 1300, était devenue un centre majeur de la production d’articles de luxe. Dans le contexte d’un marché florissant, les bijoux créés dans les ateliers d’orfèvrerie et les petites sculptures d’ivoire faciles à emporter en voyage participèrent à l’essor du style parisien en Europe. Les matériaux utilisés pour créer ces objets de grande qualité arrivaient en France grâce à de vastes réseaux commerciaux entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. La majorité de l’orfèvrerie montrée ici a été trouvée en Angleterre. Elle pourrait y avoir été fabriquée ou bien provenir de France. Les bagues et les broches avec des inscriptions en français nous rappellent qu’il s’agissait de la langue de la cour et de l’aristocratie anglaise pendant toute la période du Moyen Âge tardif.
Cette section comprend l’un des plus beaux ivoires gothiques connus représentant le Christ en croix sculpté en ivoire d’éléphant vers 1275-1300. Le torse affaissé et les traits du visage finement observés ont été travaillés avec soin pour exprimer une intense empathie émotionnelle avec le Christ souffrant. La statuette a peut-être été produite en Angleterre sous l’influence de sculpteurs d’ivoire français, ou bien par un sculpteur français de passage, proche de l’une des plus riches familles aristocratiques d’Angleterre.
Christ en croix, Angleterre ou France (Paris), vers 1275-1300. Ivoire d’éléphant, 24,3 × 7,8 × 3,9 cm.Victoria and Albert Museum, A.2-1921. Image © Victoria and Albert Museum, London.
La section dévoile également une sélection de retables émaillés, de bagues, de broches et de bijoux inscrits, y compris des bagues serties de pierres précieuses telles que des saphirs, des spinelles, des rubis et des diamants.
Broche, Europe (France ?), 1400-1450. Or, émaux, spinelle, diamants, 2,4 × 2,3 × 1,7 cm. Victoria and Albert Museum, M.1-2020. Acquis grâce à l’aide du HildburghFund, et de William & Judith,Douglas et James Bollinger. Image © Victoria and Albert Museum, London.
L’art au-delà des frontières
Le pèlerinage, le commerce et les croisades étaient les motivations principales pour voyager sur de longues distances à l’époque médiévale. Des chefs-d’oeuvre du Moyen-Orient étaient collectionnés par les pèlerins, les diplomates et les chevaliers ou bien acquis par les marchands pour les revendre à la clientèle fortunée des grandes villes et des ports d’Europe. Les exemples présentés ici associent le meilleur de l’artisanat étranger à une production artistique anglaise sophistiquée et à un mécénat social de prestige.
Le Luck of Edenhall est un exemple exceptionnel de verrerie islamique. La qualité ainsi que la délicate ornementation en émail de ces objets en faisaient des articles de luxe très recherchés sur un marché européen d’élite. Ce gobelet a peut-être été acquis par un marchand italien ou par un Européen voyageant en Terre sainte. Au XVe siècle, il se trouvait en l’Angleterre. Il fut alors doté d’un étui en cuir finement décoré, ce qui lui a permis, des siècles plus tard, de rester remarquablement proche de son état d’origine.
Luck of Edenhall, Égypte ou Syrie, vers 1350. Verre émaillé et doré. H. 15,8 cm ; D. 11,1 cm. Victoria and Albert Museum, C.1-1959. Image © Victoria and Albert Museum, London.
La chasuble de Clare combine une précieuse soie importée avec une broderie anglaise exceptionnellement complexe. Le tissu bleu est le premier exemple connu en Angleterre de kanzi, luxueux textile de soie et de coton, importé d’Iran. Ce tissu arriva probablement en Angleterre grâce à d’anciens réseaux commerciaux qui s’étendaient à travers l’Europe vers la Méditerranée, l’Afrique, le Moyen-Orient et au-delà. Les armes héraldiques de l’étole et du manipule qui l’accompagnaient, aujourd’hui disparus, suggèrent qu’il fut commandé en 1272 après le mariage de Marguerite de Clare à Edmond, deuxième comte de Cornouailles. La chasuble témoigne de la qualité exceptionnelle des matériaux et de l’artisanat utilisés pour le mécénat des églises par la société aristocratique anglaise.
Chasuble de Clare, Iran (tissage) et Angleterre (broderie), 1272-1194, satin de soie et de coton bleu, Iran ; fil d’argent et de vermeil, fil de soie, 124 × 80 × 0,7 cm, Victoria and Albert Museum, 673-1864; Image © Victoria and Albert Museum, London
Style et échange
La dernière section de l’exposition montre comment la Manche et les mers qui la relient ont facilité le commerce et l’approvisionnement au cours de la période médiévale. Les matériaux et la main d’oeuvre pour les grands projets architecturaux étaient souvent originaires des territoires anglais en France. Le commerce introduisit également en Angleterre des objets du quotidien à usage domestique et il influença le style des produits locaux. Les échanges établis de longue date à travers la mer du Nord permirent l’importation de matières premières, telles que l’ivoire de morse, et la circulation des oeuvres et des artistes anglais vers l’Islande et la Scandinavie. Les nombreux objets de grande qualité qui s’y trouvaient témoignent de l’interconnexion des pays situés dans les parties les plus septentrionales du continent européen.
Les commissaires de l’exposition sont James Robinson, directeur du département des arts décoratifs et de la sculpture et Emma Edwards, commissaire associée, du Victoria and Albert Museum.









