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Alain.R.Truong
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8 novembre 2023

"Pastels, entre ligne et couleur" au musée Cognacq-Jay

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Maurice Quentin de La Tour, Portrait de la présidente de Rieux en habit de bal tenant un masque, 1742 © CC0 Paris Musées / Musée Cognacq-Jay

PARIS - Siècle d’or du pastel, le XVIIIe voit s’épanouir la virtuosité de dessinateurs tels que Maurice Quentin de La Tour, le « prince des pastellistes », et son rival talentueux Jean-Baptiste Perronneau. Ils sont à l’honneur dans la collection Cognacq-Jay, avec des portraits qui comptent parmi leurs chefs-d’oeuvre, comme celui de Madame la présidente de Rieux, en habit de bal, tenant un masque, aux dimensions monumentales.

À ces oeuvres françaises s’ajoutent celles de trois pastellistes anglais : Hugh Douglas Hamilton, John Russell et Daniel Gardner, témoins des échanges artistiques entre les deux pays autant que du goût singulier d’Ernest Cognacq pour l’école britannique.

La facture moelleuse, l’éclatante fraîcheur des coloris et l’expressivité des modèles de ces portraits témoignent du talent des artistes
à manier le pastel, cette poudre de couleur aux nuances et aux dégradés variant à l’infini. À la fois ligne et couleur, le pastel offre une rapidité d’écriture, une transcription sensible de l’émotion et une intensité qui reste intacte au fil du temps.

Aux côtés des oeuvres de la collection Cognacq-Jay, une sélection de pastels d’artistes du XVIIIe, tels que François Boucher ou Élisabeth Vigée Le Brun issus d’autres institutions, complète ce panorama. L’accrochage exceptionnel de ces oeuvres fragiles, accompagné d’une médiation spécifique, permet d’éclairer le goût pour le portrait intime, caractéristique du siècle des Lumières.

LA TECHNIQUE DU PASTEL

Par leur composition, les pastels permettent une infinie variété de couleurs et de textures. Les bâtonnets sont fabriqués à partir de pigments minéraux, organiques ou végétaux additionnés d’un liant (gomme arabique pour les pastels secs; huile ou cire pour les pastels gras) et d’une charge (craie ou plâtre), destinée à donner de la consistance et à nuancer les teintes.
Cette technique offre en effet de multiples possibilités d’écriture : traits, hachures, estompage, gommage, écrasement pour un effet flou, tracés vigoureux, surfaces en aplat simples de couleurs pures ou superposées pour un mélange optique des couleurs…
Riches en pigments purs, le pastel se superpose en couches poudreuses extrêmement volatiles, mais dont les couleurs perdurent dans le temps, gardant toute leur fraîcheur.
Cette singularité du pastel, qui permet une grande diversité tant de facture que de coloris, est explorée par les artistes. A l’instar de Maurice-Quentin de La Tour, certains travaillent à un rendu illusionniste saisissant, grâce à un fini porcelainé et vaporeux. D’autres, comme Perronneau, apprécient l’approche graphique du médium, et s’attèlent à conserver la « fleur » du pastel, ce grain si particulier qui trahit la matérialité des bâtonnets et la spontanéité de leur usage. Les spécificités de ce médium, discutées dans de nombreux traités au XVIIIe siècle, sont présentées dans l’exposition.

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Maurice Quentin de La Tour (1704-1788), Autoportrait au jabot de dentelle, Paris, musée Cognacq-Jay © CC0 Paris Musées

LE PASTEL AU XVIIIE SIÈCLE

Si le pastel est déjà connu et utilisé par les artistes dès la Renaissance, le XVIIIe siècle lui donne véritablement toutes ses lettres de noblesse. Rosalba Carriera est invitée en France en 1720 par le banquier et amateur d’art Pierre Crozat. L’artiste vénitienne fréquente les milieux artistiques parisiens pendant près d’un an, transformant le regard porté par les artistes sur l’art du pastel.
Pastelliste de talent, elle utilise la richesse du médium pour peindre des portraits, et acquiert rapidement une renommée internationale. Son séjour va marquer durablement, Quentin Latour et d’autres artistes parisiens et contribuer au développement du pastel.

La grâce du pastel, sa ligne souple et vaporeuse et la grande diversité de coloris chatoyant sont autant d’aspects qui séduisent les artistes. De plus, le pastel se prête particulièrement bien au genre du portrait, permettant de saisir rapidement l’expression du visage, sans nécessiter de longues séances de pose. Sa rapidité d’exécution est prisée, tout autant que sa capacité à rendre avec vérité le chromatisme des chairs, les nuances colorées les plus subtiles, mais aussi les différentes textures : moiré du velours, satiné de la soie, douceur des fourrures, délicatesse des cheveux poudrés, brillance des miroirs, éclat des ors.

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Maurice Quentin de La Tour, Portrait de Raymond Pierre, marquis de Bérenger, comte du Gua, entre 1765 et 1770 © CC0 Paris Musées / Musée Cognacq-Jay

LES ARTISTES : PERRONNEAU ET LA TOUR

Portraitiste favori de la cour de Louis XV et protégé de la marquise de Pompadour, Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788) est reçu à l’Académie royale en 1746 comme « peintre de portraits au pastel ». Il consacre sa carrière à cette technique, dont il exploite les caractéristiques pour rendre les portraits les plus vivants de cette société. Surnommé le « Prince des pastellistes », il représente les personnages les plus importants de la cour, dont il aime à capter la psychologie.
« Je descends au fond de mes personnages à leur insu et je les rapporte tout entiers. »
Jean-Baptiste Perronneau (1715-1783) a passé sa carrière à voyager, en France autant qu’à l’étranger, s’appuyant sur le réseau des académies et écoles de dessin d’une véritable « République des arts » sans frontière. Il peint ainsi les portraits de lettrés et de personnalités de province, à Bordeaux, Toulouse ou Orléans, mais étend sa clientèle à l’Europe des Lumières, à Londres ou Amsterdam par exemple. Comme La Tour, il multiplie les portraits de ses contemporains, tendant un miroir d’une véracité saisissante à son époque.
La technique distingue fondamentalement l’oeuvre des deux artistes.
Dans une quête de vérité psychologique, La Tour multiplie les études et reprend ses oeuvres parfois jusqu’à en user le papier. À l’inverse, Perronneau compose sans étude préparatoire, et redessine les tout premiers traits, pour donner l’apparence de la rapidité et de l’esquisse. Ils participent tous deux régulièrement aux Salons.
Cette compétition inégale sacre La Tour en sempiternel vainqueur, alors que les amateurs de l’époque soulignent la grande qualité des oeuvres de Perronneau. L’oeuvre de ce dernier a toujours pâti de la prétendue rivalité entre les deux artistes jusqu’à sa redécouverte au XIXe siècle par les frères Goncourt.
Cette présentation fait honneur à ces deux figures incontournables de la technique du pastel au XVIIIe siècle et met en exergue la singularité de leurs pratiques.

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Jean-Baptiste Perronneau, Portrait de Charles Lenormant du Coudray, 1766 © CC0 Paris Musées / Musée Cognacq-Jay.

LE PASTEL ANGLAIS

L’art du pastel anglais diffère quelque peu de son équivalent outre-Manche, et préfigure déjà un climat nouveau, porté par ce qui fera le romantisme au début du XIXe siècle. Dans le contexte de la création de la Royal Academy of Arts, les artistes participent d’une émulation nouvelle, et tentent de définir une identité artistique anglaise. Cette recherche de création d’une école nationale amène les artistes à expérimenter dans plusieurs domaines, notamment celui du portrait.
Face au portrait aristocratique officiel, directement hérité du portrait royal à la française, se développent des représentations plus naturelles, fondées sur la recherche de psychologie, de sentiment, et d’intimité. En effet on assiste, dans la seconde moitié du siècle, à l’émergence d’un intérêt particulier pour l’individu, sa psychè, ses émotions, et leur représentation. Savamment mis en scène, le portrait se développe dans un écrin paysager, qui renforce l’impression de naturel.
Cette synthèse entre les deux genres du portrait et du paysage, qui laisse la part belle à la représentation d’une nature plus ou moins indomptée, est une formule originale de l’école anglaise, et contraste avec les portraits français situés sur un fond neutre, ou dans un décor de boudoir. Les pastels anglais traduisent ce mouvement vers une recherche de naturel, tant dans les décors extérieurs, que dans la représentation d’animaux, liens avec le monde sauvage, ou dans les attitudes des personnages, comme capturés dans un instant fugace.
La présence d’oeuvres anglaises constitue une singularité notable de la collection d’Ernest Cognacq et Marie-Louise Jay.

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John Russel, Portrait de Miss Power, plus tard Madame Shea, 1789 © CC0 Paris Musées / Musée Cognacq-Jay

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Hugh Douglas Hamilton, Portrait présumé de Lady Carhampton, née La Touche, en Emma© CC0 Paris Musées / Musée Cognacq-Jay

COLLECTION ET PRÊTS

Le musée Cognacq-Jay abrite la collection des deux fondateurs de la Samaritaine, Ernest Cognacq et Marie-Louise Jay, qui est léguée à la ville de Paris à la mort du collectionneur en 1929.
Les premières acquisitions du couple datent de 1895, mais l’ensemble des pastels du musée est acquis dans les années 1910, se concentrant sur les deux figures de Maurice-Quentin de La Tour et Jean-Baptiste Perronneau, ainsi que, originalité de la collection Cognacq, sur des figures du pastel anglais. A travers les choix d’acquisition du fonds, on retrouve l’influence des frères Goncourt, dont les écrits dès les années 1860 ont permis une redécouverte de l’art du siècle des Lumières, et qui participent du discours sur la rivalité entre La Tour et Perronneau. Pour les Goncourt, les Pastels de La Tour constituaient un « stupéfiant musée de la vie et de l’humanité d’une société [...] le panthéon du siècle de Louis XV, des son esprit, de sa grâce, de sa pensée, de tous ses talents, de toutes ses gloires. »
Avec près d’une dizaine d’oeuvres des deux artistes, le musée Cognacq-Jay conserve ainsi un fonds important, notamment par la grande qualité des oeuvres : le portrait de Madame la Présidente de Rieux, de dimensions monumentales, mais également l’Autoportrait au jabot de dentelle, qui fait partie des exemples d’autoportraits les plus aboutis de l’artiste, et fait écho à celui conservé au musée de Picardie, à Amiens. Les deux oeuvres de Perronneau sont également d’une rare qualité, notamment son Portrait de Charles Lenormant du Coudray, à la composition caractéristique de son oeuvre.
A côté des chefs-d’oeuvre de sa riche collection de pastels, le musée Cognacq-Jay présente une sélection d’oeuvres insignes du XVIIIe siècle, comme le portrait du Maréchal de Saxe par Maurice-Quentin de La Tour, ou signées par d’autres artistes virtuoses du pastel : Elisabeth Vigée Le Brun, Simon-Bernard Lenoir, ou encore François Boucher.
Cette présentation exceptionnelle rend ainsi compte de la virtuosité de la production des artistes au cours du siècle, mettant à l’honneur le fonds du musée.

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Elisabeth Vigée Le Brun, La Princesse Radziwill, vers 1800-1801 © CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

ACQUISITIONS

A l’occasion de l’accrochage Pastel entre ligne et couleur, le musée Cognacq-Jay présente ses deux dernières acquisitions : une gouache sur vélin de Jacques Charlier, reprise de la fameuse Odalisque de François Boucher ainsi qu’un dessin d’André Pujos, Le Baiser.

Depuis le legs d’Ernest Cognacq à la Ville de Paris en 1928, les arts graphiques ont été privilégiés avec l’enrichissement de près d’une cinquantaine de feuilles. Ces dernières années ont été l’occasion de compléter le fonds en poursuivant une des lignes iconographiques fortes de la collection, qui s’attache aux différentes formules adoptées par la scène de genre, entre autres les scènes galantes. Ernest Cognacq s’est plu à acquérir des oeuvres de Boucher et Fragonard, mais aussi des artistes de leurs cercles tels Baudouin, Jeaurat, Boilly, Deshays, Huet, Watteau de Lille ou Caresme.

Élève de François Boucher, Jacques Charlier, miniaturiste et pastelliste, a aussi exécuté des gouaches sur vélin, d’une très belle qualité technique qui connurent une vogue très importante à la cour de Louis XV. L’oeuvre est une importante addition à l’ensemble des quatre conservées au musée : Le Bain de Vénus, et Le Lever de Vénus, Diane au bain entourée de cinq nymphes et Vénus accoudée à une colonne.

L’acquisition du Baiser d’André Pujos permet d’intégrer dans la collection un dessin d’un peintre du « petit portrait » mais aussi de présenter un beau témoignage de scène galante plus intrépide des dernières décennies de l’Ancien Régime.

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Jacques Charlier (1706-1790); Odalisque d’après François Boucher, Paris, musée Cognacq-Jay © DR

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