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Rare bureau bonheur du jour. Modèle de Carlin. Estampille de Bury et poinçon de Jurande. Epoque Louis XVI. Photo Christian BARAJA

en placage d'ébène, à décor de plaques en laque du Japon de type “rô-iro”, ornées sur des fonds aventurinés, de médaillons à paysage, éventail ou phénix. Il présente un gradin ouvrant par trois tiroirs. En ceinture un large tiroir formant écritoire, à plateau coulissant, garni d'un cuir vert d'origine. Sur le côté son casier mobile, formant porte encrier, en acajou massif. Les dés à rosaces de bronze doré. Montants en gaine, à contre fond également plaqué, réunis par une tablette, légèrement évidée, de marbre blanc. Les côtés foncés d'un grillage. Pieds fuselés à fausses cannelures. Plateaux de marbre blanc, statuaire, encastrés dans une lingotière de bronze. H : 104,5 - L : 98 - P : 40,6 cm. Estimation : 30 000 / 40 000 €

Débutées véritablement sous le règne de Louis XIV, les interactions entre l'Orient et l'Occident parviendront à leur apogée dans les deux derniers tiers du XVIIIe siècle. Auparavant, l'ébénisterie parisienne se limitait essentiellement à des meubles réalisés en marqueterie de métal, dite “Boulle”, ou en placage de bois indigènes. C'est sous l'impulsion des marchands-merciers parisiens, encouragés par quelques grands amateurs de l'époque, que progressivement la Chine et le Japon apparaissent dans le décor de certains meubles de facture parisienne par l'intégration de précieux panneaux de laque redécoupés à désir dans des paravents, des coffrets et des cabinets importés à grand frais d'Extrême Orient par le biais de la puissante Compagnies des Indes. En 1785, le décès de Lazare Duvaux, l'un des grands merciers parisiens du règne de Louis XV, mit un terme au goût rocaille pour la chinoiserie. Les laques du Japon, d'un raffinement extrême et plus faciles à découper que les laques de la Chine, furent alors privilégiées par les artisans en meubles et les marchands.
Le bureau bonheur-du-jour que nous présentons fut réalisé dans ce contexte particulier ; son décor, fait de panneaux en laque du Japon noir poli de type rô-iro délicatement rehaussés d'un décor de médaillons en takamaki-e, figure parmi les créations les plus élégantes de l'ébénisterie parisienne de la fin de l'Ancien Régime et n'apparaît que sur des œuvres exceptionnelles qui peuvent être rattachées au plus célèbre marchand-mercier de cette période : Dominique Daguerre. Ce marchand de meubles et d'objets de grand luxe fit travailler Martin Carlin et Adam Weisweiler, mais également probablement Ferdinand Bury, l'auteur du meuble proposé.

Des panneaux de laque similaires apparaissent ainsi sur des meubles estampillés par ces trois ébénistes, citons particulièrement un bonheur-du-jour de Weisweiler, provenant de la collection Chefdebien, illustré dans J. Nicolay, L'art et la manière des maîtres ébénistes français au XVIIIe siècle, Paris, 1982, p.482, fig. A ; toujours de Weisweiler, un secrétaire en cabinet livré par Daguerre en 1784 pour le cabinet intérieur de Louis XVI à Versailles (voir O. Impey et C. Jörg, Japanese Export Lacquer 1580-1850, Amsterdam, 2005, p.300, fig.591) ; un bureau de pente de Carlin, conservé dans une collection privée, ayant figuré à l'exposition France in Eighteenth Century qui eut lieu à la Royal Academy of Arts de Londres en 1968 ; un table formant pupitre, également de Carlin, qui a fait partie de la vente de la collection de Jacques et Henriette Schumann (Christie's, Paris, le 30 septembre 2003, lot 30) ; enfin, une console estampillée Schneider, mais attribuable à Carlin, vendue à Paris, Mes Ader-Picard-Tajan, le 11 mars 1991.
L'ensemble de ces meubles semble avoir le même dénominateur commun, leur donneur d'ordre et commanditaire : Daguerre. Les trois ébénistes, Carlin, Weisweiler et Bury, doivent être probablement considérés comme des intervenants obéissant aux ordres du marchand. Signalons toutefois, qu'en considérant la date du décès de Carlin, en mars 1785, et la reprise de l'atelier par Schneider quasiment une année plus tard, la logique commerciale de Daguerre, surchargé de commandes, a été certainement de faire appel à un ébéniste de premier plan pour finir les meubles commencés par Carlin et restés inachevés. Dans cette hypothèse, Bury doit être considéré comme l'artisan qui aurait terminé certains ouvrages ; c'est certainement le cas d'un secrétaire en cabinet, en acajou et panneaux de laque du Japon à fond rouge, récemment passé sur le marché de l'art parisien et qui porte les estampilles de Martin Carlin et de Ferdinand Bury (vente Sotheby's, Paris, le 9 novembre 2012, lot 329).

D'autres similitudes stylistiques paraissent appuyer cette l'hypothèse. Ainsi, le motif circulaire en bronze doré qui cercle l'entrée de serrure en ceinture et qui est mis en valeur par la forme arrondie des encadrements, semble dériver d'un modèle ornemental créé par Carlin dans les années 1770 et qui apparaît notamment sur les montants d'une paire de bas d'armoires de l'ébéniste illustrée dans T. Wolvesperges, Le meuble français en laque au XVIIIe siècle, Paris, 2000, p.368, fig.202. Bury l'employa plusieurs fois sur ses réalisations, particulièrement sur une commode en placage de sycomore passée en vente chez Christie's, à Londres, le 13 décembre 2001, lot 518 et sur un bureau, anciennement dans les collections du prince Anatole Demidoff et du baron Alphonse de Rothschild, vendu chez Sotheby's, à Monaco, le 3 novembre 1994, lot 80 ; Weisweiler l'utilisa également, notamment sur le bonheur-du-jour de la collection Chefdebien précédemment cité. Enfin, relevons que deux meubles, l'un à panneaux en laque du Japon signé Carlin, l'autre en placage d'acajou estampillé Bury, offrent un dessin identique ; le premier se trouvait anciennement dans la collection de Mme de Polès (illustré dans F.J.B. Watson, Le meuble Louis XVI, Paris, 1963, fig.143), le second est reproduit dans P. Kjellberg, Le mobilier français du XVIIIe siècle, Paris, 2002, p.137 ; ils semblent apporter la preuve qu'une partie de l'oeuvre de Ferdinand Bury, notamment le meuble présenté, doit être considérée comme l'achèvement de meubles non terminés par Carlin au moment de son décès en 1785.

Ferdinand Bury (1740-1795), reçu maître ébéniste en juillet 1774, figure parmi les bons artisans en meubles parisiens de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Après son accession à la maîtrise, il installe son atelier rue de Charonne et jouit d'une certaine notoriété pendant près de vingt-cinq ans. Ebéniste probablement employé par Daguerre, il semble qu'il collabora également avec Jean-Henri Riesener, puisqu'une commode conservée au musée du Louvre, provenant du legs du comte Isaac de Camondo, porte leur estampilles respectives (illustrée dans D. Alcouffe, A. Dion-Tenenbaum et A. Lefébure, Le mobilier du Musée du Louvre, Tome 1, Dijon, 1993, p.269). De nos jours, d'autres meubles de Bury figurent dans les collections du musée des Arts décoratifs et du musée Cognacq-Jay à Paris.

Martin Carlin (vers 1730-1785) est l'un des plus grands artisans en meubles parisiens de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il se marie en 1759 avec la sœur cadette de Jean-François Oeben, puis fait enregistrer ses lettres de maîtrise en juillet 1766 et installe son atelier rue du Faubourg Saint-Antoine. Par l'intermédiaire des marchands Poirier, Darnault et Daguerre, il fournit quelques beaux meubles pour la famille royale, particulièrement pour Marie-Antoinette, le comte et la comtesse de Provence, le comte d'Artois et la comtesse du Barry. De nos jours, la plupart de ses créations appartiennent aux grandes collections privées et publiques internationales, notamment celles des musées du Louvre et Nissim de Camondo à Paris, du Victoria and Albert Museum et de la Wallace Collection à Londres, du Cleveland Museum of Art, du Metropolitan Museum of Art de New York et du musée Calouste Gulbenkian à Lisbonne.

Aguttes. Vendredi 7 décembre 2012. Drouot Richelieu - Salle 1 & 7 - 9, rue Drouot - 75009 Paris