"La Dernière Cène" de Vasari enfin restaurée
On dirait une vieille table de ping-pong abandonnée trop longtemps aux intempéries. Posé sur deux tréteaux, ce grand panneau gondolé, d'un gris verdâtre poussiéreux, est pourtant un chef d'oeuvre de la peinture du XVIe siècle. C'est l'un des cinq morceaux de La Dernière Cène de Giorgio Vasari (1511-1574), une toile géante (6 m × 2,61 m) qui, comme des centaines d'autres, fut engloutie par l'inondation meurtrière qui submergea Florence le 4 novembre 1966. Quarante ans plus tard, après avoir erré de dépôt provisoire en dépôt provisoire, la voilà enfin dans l'immense atelier de l'Opificio delle Pietre Dure, un institut de restauration florentin qui compte parmi les meilleurs du monde.
Le travail de restauration va pouvoir commencer, sans garantie de résultat tant l'oeuvre est endommagée. "Le restaurateur n'est pas tout-puissant, rappelle Marco Ciatti, directeur de la restauration des peintures de l'Opificio. Et ce morceau est le mieux conservé des cinq qui composent l'oeuvre." Dans le meilleur des cas, il faudra encore dix ou quinze ans pour que la toile de Vasari retrouve sa splendeur.
C'est le temps qui a été nécessaire, par exemple, pour ramener à la vie La Descente du Christ aux limbes, une toile d'Agnolo Bronzino (1502-1572). Cet immense tableau (4,43 m × 2,96 m) fait partie, avec une Déposition de la croix de Francesco Salviati (1510-1563), des huit chefs d'oeuvre sauvés des eaux qui sont exposés à compter du 7 novembre au Musée de la basilique de Santa Croce.
En quarante ans, bon nombre des 1 800 oeuvres d'art et des quatre millions de livres récupérés par les "anges de la boue", ces volontaires accourus à Florence au lendemain de la catastrophe, ont retrouvé leur emplacement d'origine. Mais, selon certaines estimations, un bon tiers des pièces attendent encore une hypothétique restauration dans divers dépôts disséminés dans la région.
La surintendance au patrimoine historique et artistique de Florence a le projet de les rassembler dans un lieu unique où ils pourront au moins être référencés : "Il s'agit d'objets d'une valeur relative, nuance le surintendant Bruno Santi. Tous les chefs-d'oeuvre, eux, ont été identifiés et pour la plupart restaurés. Le tableau de Vasari est le dernier."
La lenteur avec laquelle s'effectue la renaissance du patrimoine artistique endommagé par l'eau, la boue et le naphte a deux raisons, selon Marco Ciatti.
L'une est technique : "La philosophie de la restauration a changé, dit-il. La technique dite du "transport des couleurs", en vogue jusqu'aux années 1980, est remplacée par une méthode moins invasive, mais très lente et délicate."
Mais la principale est le manque d'argent. "Après la phase d'urgence qui a vu pendant cinq ans une forte mobilisation, y compris internationale, nous avons retrouvé des financements ordinaires".
La Cène de Vasari ne serait pas encore sur la table d'opération sans un don exceptionnel de 250 000 euros de la part de la Protection civile italienne. "Cela ne suffira pas mais c'est un bon début", explique-t-on à la surintendance.
Jean-Jacques Bozonnet, Le Monde.fr, http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3246,36-831285,0.html?xtor=RSS-3246