Le Cid de Corneille sur la scène de hat bôi du Vietnam
Le Cid, la plus belle tragédie de Corneille apparaît pour la première fois sur la scène vietnamienne sous forme d'une pièce de hat bôi-théâtre traditionnel chanté. Cette magnifique adaptation est l'œuvre d'un petit-fils du prince-poète de grande célébrité, Tuy Ly Vuong Thuc Gia Thi Ung Binh.
Thuc Gia Thi Ung Binh a laissé 2 pièces de hat bôi: tuông tào lao (pièce comique), et tuong lô dich, adaptée du Cid de Corneille, un vrai modèle d'adaptation théâtrale et littéraire.
Dans cette oeuvre pleinement réussie Ung Binh a fait preuve de ses grands talents dans l'art du théâtre. Il n'est pas seulement un expert excellent en théorie comme en pratique, mais encore un écrivain plein d'initiative et d'expérience. Il ne s'agit pas ici d'une pure traduction ni d'une simple compilation d'idées mais bien d'une véritable création littéraire. En le lisant ou en le voyant représenter, on reconnaît immédiatement les personnages, le sujet, l'intrigue du Cid...On croit même voir, par association d'idées, à côté de l'image lointaine d'un Corneille français du 17e siècle parlant français, celle d'un Vietnamien du début du 20e siècle, Ung Binh parlant la langue du théâtre vietnamien dans ses multiples accents. On ne se trompe pas : ce sont les personnages de Corneille parlant vietnamien, se comportant à la vietnamienne, conformément aux règles et au style du théâtre chanté traditionnel vietnamien.
Sur tous les points de vue : sujet, thème, intrigue, langue et style, en un mot sur la valeur littéraire de la pièce, Ung Binh est bien le premier dramaturge vietnamien qui ait posé les principes et les normes de l'adaptation littéraire et théâtrale, un trait d'union entre les conceptions littéraires et artistiques françaises et vietnamiennes, un des premiers grands initiateurs de l'interintégration littéraire et culturelle entre les 2 nations.
Ces normes peuvent être résumées ainsi :
1- Rester fidèle au maximum à l'original en ce qui concerne le sujet, l'intrigue, l'action, le caractère des personnages.
2- Opérer quelques petites modifications si nécessaire dans les détails sans grande importance : raccourcir les tirades trop longues des pièces classiques françaises, ou bien les remplacer par des petites scènes explicatives ou de transition en faisant voir au lieu d'écouter, par exemple le récit de la bataille contre les Maures.
3- Modifier légèrement, quand le cas s'y prête, l'ordre des évènements pour garantir la logique de l'action, par exemple : le fait que Rodrigue s'en va combattre les Maures sur l'ordre de son père et non sur l'ordre du Roi est un fait peu logique.
4- Mettre en relief, dans une juste mesure, certains traits de caractère des personnages pour donner plus de force à l'action (voir la scène de provocation).
5- Tous les changements et modifications doivent être motivés par la nécessité d'approfondir et de rendre un sujet étranger parfaitement conforme aux règles spécifiques du théâtre traditionnel vietnamien, les gestes et les comportements des personnages conformes à la mentalité, à la psychologie, aux us et coutumes, à la morale, au mode de vie du peuple vietnamien à un moment déterminé de l'histoire (vietnamisation).
6- Au point de vue du style théâtral et littéraire, l'auteur de la pièce adaptée doit être au moins l'égal de l'auteur original, sans cela, l'adaptation ne ferait figure que d'une parodie, d'une imitation maladroite, d'une copie déformée et inutile d'une oeuvre étrangère.
Et des modifications
Le hat bôi est une oeuvre d'art, une sorte d'opéra, une symphonie musicale où chaque instrument a sa place et son rôle, où chaque voix a sa fonction propre pour aboutir à la beauté de l'ensemble. Le talent littéraire et l'inspiration seuls de l'écrivain ne suffisent pas pour créer une pièce de hat bôi. Il lui faut en outre des connaissances très approfondies, en théorie comme en pratique, de la musique traditionnelle propre à chaque genre de théâtre ainsi que la compétence artistique et technique d'un acteur et d'un metteur en scène qualifié pour tous les genres de théâtre, particulièrement pour le théâtre chanté traditionnel qu'est le hat bôi.
En même temps qu'il modifie certains détails de l'original pour les adapter à la forme du hat bôi, Ung Binh n'hésite pas à modifier certains détails de la scène vietnamienne à la façon du théâtre européen pour rendre la pièce plus accessible au spectateur moderne. Par exemple pour l'entrée en scène (giao dâu-sorte de prologues de l'ancien théâtre grec), traditionnellement c'est un acteur quelconque qui entre en scène comme présentateur et débite une longue tirade élogieuse sur l'auteur et le spectacle qu'on va représenter. Cela n'est pas tout à fait logique. Ung Binh a voulu que le présentateur soit l'auteur-metteur en scène lui-même. De même pour le "xung danh" (chaque acteur doit se nommer devant le public), qui est une caractéristique de l'art du hat bôi, Ung Binh n'emploie pas cette façon traditionnelle : il a substitué la façon occidentale : l'insérer dans le dialogue même.
Cela étant, nous pouvons comparer le tuong lô dich de Ung Binh avec Le Cid de Corneille, pour voir quels mérites à l'adaptation.
Pour le thème, Ung Binh reste fidèle à l'original, pour la structure du drame, il n'y a pas de modifications importantes. Seule pour la forme extérieure de la pièce, au lieu de l'écrire en 5 actes avec 31 scènes comme Le Cid, Ung Binh fait représenter sa pièce en 30 scènes, distribuées en 3 actes :
Acte I : scène 1 - scène 14
Acte II : scène 15-scène 24
Acte III : scène 25-scène 30.
Voici les modifications apportées :
1- Scène de la querelle (Le Cid, I, 4).
Dans Le Cid, il n'y a que 2 personnages, Don Diègue et le Comte. Après le soufflet, Don Diègue tente de tirer son épée, mais ses forces l'abandonnent ; il retourne à la maison et remet l'épée à son fils pour le venger. Dans tuong lô dich, Don Diègue, précepteur du prince héritier, est escorté de 2 mandarins subalternes. Quand il est souffleté par le Comte, il tire déjà l'épée et s'apprête à attaquer, mais ses 2 acolytes interviennent et le ramènent à la maison.
2- Scène de la vengeance (Le Cid, II, 2).
Dans Le Cid, la scène se passe dans la cour de la maison du Comte. L'attitude de Rodrigue est uniformément la même du début jusqu'à la fin, avec des répliques très belles, mais il n'y a pas un "choc" entre les 2. Tandis que dans la pièce de Ung Binh, l'action se passe aux pieds de la montagne Bach Tùng Son. L'impression du spectacle est plus forte. Rodrigue s'en va venger son père, mais avec la pensée non pas d'imposer la mort au Comte mais de chercher un règlement à l'amiable. Il n'oublie pas que le Comte est le père de son amante, et que, par conséquent il doit au Comte le respect d'un gendre futur envers son beau-père. C'est pourquoi il se montre très respectueux. Les bras croisés sur la poitrine, il s'adresse au Comte gentiment mais fermement :
- Grand mandarin, puisque l'affaire en a été ainsi, je vous demande de venir chez nous et présenter vos excuses à mon père. Reconnaître sa faute et en demander excuse, c'est un noble agissement d'un héros hors commun comme vous.
Mais le Comte, orgueilleux et arrogant, lui dit :
- Et si je refuse, que comptes-tu faire ?
Le futur gendre disparaît, laissant place au fils d'un père qui vient de subir un affront. Il ne se retient plus de sa colère, ne laisse plus les bras croisés sur la poitrine et réplique sur un ton décidé, menaçant :
- Grand mandarin, si vous refusez de reconnaître votre faute et de demander excuse, eh bien ! Je ferais tomber à l'instant cette tête vile et misérable.
- Cette réplique n'est-elle pas plus digne d'un héros qui venge son père que la simple provocation : "À 4 pas d'ici je te le fais savoir".
Le combat s'engage. Dès la première reprise, le comte s'enfuit. Il est tué.
3- La bataille contre les Maures
Dans Le Cid, elle est relatée par Rodrigue dans une longue et belle tirade à caractère épique. Dans l'adaptation, l'auteur la fait représenter sur la scène même : Lôi Cu, général Maure en vient aux mains avec Rodrigue. Il est vaincu. Rodrigue lui pardonne. Il s'engage à persuader ses 2 rois de se rendre, ce qui fut fait.
4- Scène de la remise de l'épée (Le Cid, III, 4)
Dans Le Cid, presque immédiatement après avoir tué le Comte, Rodrigue se rend chez Chimène. Il lui remet son épée et lui demande de lui ôter la vie pour venger elle-même la mort de son père. Mais dans le tuông lô dich, l'auteur reporte cette scène après la victoire sur les Maures, de cette façon le devoir envers le Roi passe au premier rang avant tout autre devoir, selon la morale vietnamienne.
5- Modification de la structure de la pièce
Voici un détail significatif : Tandis que dans Le Cid, Corneille a fait venir on ne sait comment une armée d'amis de Don Diègue, pour que celui-ci en donne le commandement à son fils et la fait marcher au combat-heureusement que Rodrigue est revenu victorieux. Ung Binh fait autrement. Pour substituer à ce "Deus ex machina" illogique de Corneille, il renverse un petit peu l'ordre des évènements et tout s'enchaîne de façon logique. La nouvelle de l'invasion des Maures survient presque en même temps que la nouvelle de la mort du Comte... La Cour est en réunion. Sur la proposition générale, le ri nomme Rodrigue Commandant en chef de l'armée royale et l'envoie au front combattre l'ennemi. Ainsi Ung Binh a bel et bien comblé la lacune de logique du jeune Corneille par les expériences personnelles d'un homme de cinquante ans, mandarin à la Cour.
6-Changement de dénouement
En dernier lieu, outre les modifications précitées concernant les unités de lieu et de temps, les scènes de transition et des personnages secondaires ajoutés pour faciliter la compréhension de la pièce dont il n'est pas facile de suivre le déroulement à cause de ses nombreux passages en chinois, des scènes complémentaires qui ne se trouvent pas dans l'original mais qui sont demandées par les règles du hat bôi, voici une modification radicale : le changement de dénouement... qui fait que tuong lô dich une adaptation merveilleuse du Cid et non une reproduction intégrale.
Dans Les Enfances du Cid de Guilhen de Castro, le roi organise le mariage de Rodrigue avec Chimène aussitôt après sa victoire sur les Maures. Dans Le Cid, sur la décision du roi, Chimène consent au mariage, mais demande au roi de le reporter pour quelques temps, car son père vient de mourir, tué par Rodrigue.
Dans le tuông lô dich, Ung Binh approuve la proposition de Chimène au Roi :
"Sire, si la pitié peut émouvoir un roi
De grâce, révoquez une si dure loi ;
Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime,
Je lui laisse mon bien, qu'il me laisse à moi-même ;
Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment !
Jusqu'au dernier soupir mon père et mon amant".
Et termine la tragédie selon les vœux de Chimène. Elle se coupe les cheveux, prend le voile et se fait religieuse, en toute conscience et en toute connaissance de cause ; une fille ne peut en aucun cas épouser l'assassin de son père. Et le Roi lui-même non seulement ne la déconseille pas, mais l'approuve. Parce que la morale vietnamienne imprègne profondément non pas seulement le peuple mais aussi, surtout et avant tous les dirigeants, les pasteurs du peuple, les Rois.
Considéré sous ses aspects essentiels, le tuong lô dich adapté du Cid de Corneille est une adaptation pleinement réussie, digne de son original :
a- Par sa fidélité au sujet et à l'action sauf quelques petites modifications exigées par les règles du hat bôi, comme par les convenances sociales relatives à la psychologie, la morale, les mœurs et coutumes du Vietnam.
b- Par sa méthode d'adaptation non pas passive mais active et créative, en passant par-dessus les règles des unités de temps et de lieu comme on le fait actuellement partout-pour rendre la pièce plus proche de la nature, et en corrigeant quelques petits défauts de logique dans la structure de la pièce originale auxquels les spectateurs du 17e siècle, trop enthousiastes pour Corneille peut-être n'avaient pas fait assez attention.
c- Par son style qui ne cède en rien à celui de l'original, qui, en plus, fait beaucoup réfléchir sur les questions philosophiques et morales qui se tirent de la pièce.
Ung Binh avait 50 ans quand il fit représenter sa pièce, et Corneille n'en avait que 30. L'un entraîne par la profondeur de sa pensée, l'autre par la force éclatante de sa jeunesse. Ung Binh doit avoir sa place en première ligne dans l'histoire du théâtre vietnamien du 20e siècle.
Quelques mots sur Thuc Gia Thi Ung Binh :
Ung Binh est né à Huê le 9 mars 1877, diplômé du collège Quôc Hoc, lauréat du concours d'interprètes en 1904, licencié en langue chinoise en 1909. Il débute dans la carrière mandarinale comme chef de province de Hà Tinh et enfin Phu doan de Thua Thiên Huê. Il prend sa retraite en 1933 avec le titre honorifique de ministre des Rites, Hiêp ta dai hoa si... Il assume la présidence de l'Association de la vulgarisation du quoc ngu (vietnamien), sur la période 1940-1945. Il est élu président de la Chambre des représentants du peuple de l'Annam (Centre Vietnam). Il est mort le 4 avril 1961.
Thuc Gia Thi Ung Binh a laissé plus de mille poèmes dans les 2 recueils Tinh Thuc Gia (Sentiments de Thuc Gia) et Doi Thuc Gia (Vie de Thuc Gia), 227 poèmes en chinois dans Lôc Minh thi tâp, des centaines de chansons alternées de Huê (ho mai nhi, ho mai dây) dont plusieurs sont devenues chansons folkloriques. (Hoàng Huu Dan/CVN)