Vietnam: Histoires de mandarins malmenés
Dans la littérature populaire du Vietnam, les mandarins, serviteurs du roi, sont toujours critiqués, même moqués par les contes égrillards. Ces anecdotes révèlent l'esprit frondeur du peuple.
Dans la riche gamme narrative de l'ancienne littérature populaire du Vietnam, essentiellement paysanne, figurent les fables et les contes égrillards. Tandis que les fables s'attaquent indirectement et prudemment aux travers sociaux par le truchement d'animaux, les contes égrillards le font de façon beaucoup plus brutale, affichant ouvertement leur mépris en vers les puissants.
Voici quelques exemples de contes tournant en ridicule les mandarins, serviteurs du roi souvent arrogants et fléaux du peuple :
Un certain Tri huyên (mandarin chef de district) passait pour être d'une intégrité sans faille. Cette intégrité en imposait à tous, même à sa femme. Il arriva que les notables d'un village en querelle avec le village voisin voulurent obtenir la protection du mandarin pour gagner le procès. Rien n'y fit. Les notables s'adressèrent alors à sa femme.
- Mon époux est l'intégrité même. Si j'acceptais de vous le moindre cadeau et que par hasard il l'apprenne, il me le reprocherait même 20 ans après.
Pourtant, devant leur insistance, elle convint d'une solution possible.
- Mon mari est né l'Année du Rat. Si Messiers les notables veulent mettre en pratique leur très gracieuse idée, qu'ils fondent un rat en argent, et j'essaierai d'intercéder en leur faveur.
Ainsi fut fait et ledit village de couler un gros rat d'égout en bon et bel argent massif qu'on apporte à la dame du mandarin. Celle-ci le mit de côté et n'en souffla mot au mari. Vingt ans après, le mandarin ayant pris sa retraite se trouva un jour gêné. Voyant le rat d'argent, il en demanda à sa femme la provenance. Et celle-ci dit toute la vérité :
- Où aviez-vous, ma chérie, mis votre intelligence ? Rien ne vous empêchait de dire que j'étais de l'Année du Buffle.
Un autre conte ironise la pseudo-intégrité des mandarins :
Un mandarin, ne vous déplaise, portait le nom Liêm (Intégrité). Il vint un jour dans une maison de chanteuses (geishas). L'une des pensionnaires se nommait Tiêt (Chasteté). Notre mandarin ne put s'empêcher de sourire.
- Comment, dit-il, il existe une personne parmi vous répondre à cette belle appellation ?
Et la chanteuse a répondu :
- Mais oui, Monsieur le Mandarin, qu'y a-t-il à cela d'étrange, puisque dans le mandarinat, on ose encore choisir le nom d'Intégrité (Liêm) !
Les mandarins militaires non plus ne sont épargnés :
Un certain commandant portait toujours son fusil au côté sans vraiment savoir s'en servir. Il s'était en vain fait planter une cible derrière sa maison mais n'avait jamais pu l'atteindre. La malchance aidant, il reçut un jour l'ordre de partir au front. Ce premier baptême du feu pour lui fut cuisant. Il allait être acculé à une défaite mémorable et peut-être y perdra la vie quand un génie survint et l'emporta dans la forêt. Perdu au milieu des fourrés, notre commandant reprit ses esprits et demanda :
- Veuillez me faire savoir dans quel lieu je me trouve et pourquoi vous m'avez sauvé ?
- Qu'à cela ne tienne, je suis le génie de la cible que vous avez plantée derrière votre maison. Vous m'avez toujours épargné. J'ai voulu, en ce jour, mon bienfaiteur, vous prouver ma reconnaissance.
À propos des flèches décochées par le peuple aux mandarins, il faut mentionner les contes virulents du fameux Trang Quynh (Premier docteur Quynh) qui ose s'attaquer au mandarin des mandarins, le Seigneur Trinh.
Un jour, le Seigneur Trinh qui prend Quynh en grippe, charge ses gardes de renverser la maison de ce dernier.
- Faites, leur dit Quynh, mais gardez-vous de crier et de rire, sinon je vous coupe la langue.
Or il était d'usage de s'aider de cris pour tirer une lourde charge.
Une autre fois, les soldats du Seigneur reçoivent l'ordre de se soulager dans la maison même de Quynh, qui leur dit :
- Répandez volontiers vos selles, mais interdiction d'uriner, sinon je vous coupe l'anus et testicules.
Comment, en fait, auraient-ils pu le faire? Ne saisissant en rien l'invraisemblance de la menace, de nombreux soldats abandonnèrent leur tâche. Quelques-uns seulement eurent l'idée d'apporter une épuisette en noix de coco en prévision.
À quelque temps de là, Quynh fit acheter un gros navet qu'il fit apporter au palais de Trinh. Le Seigneur s'en régala en demandant la provenance. Quynh répondit :
- Je me suis permis, Seigneur, de vous l'offrir car ce sont vos propres gens qui l'ont fumé.
De telles anecdotes révèlent l'esprit frondeur du peuple. Le personnage semi-fictif de Trang Quynh nous fait penser à Till l'Espiègle de la tradition germanique. (Huu Ngoc/CVN )
