Édouard Vuillard (1868-1940), Le Déjeuner d’un jeune garçon en Normandie, 1911
Édouard Vuillard (1868-1940), Le Déjeuner d’un jeune garçon en Normandie, 1911, huile sur toile, 81 x 102 cm. Estimation : 300 000 /400 000 €.
Ce petit bonhomme aux boucles blondes est le fils du grand chirurgien Antonin Gosset, "déjà connu et très en vogue", se souvient Annette Vaillant, la fille des Natanson, dans Pain Polka. On sait que les Natanson, fondateurs de La Revue blanche, comme les Gosset, font partie des intimes d’Édouard Vuillard. Le peintre nabi fera plusieurs séjours dans leur propriété en Normandie. Antonin Gosset et son épouse, Mania, cultivent l’amitié des artistes. Elle, d’origine russe comme Misia Natanson, apprécie l’art. Le ponte de la chirurgie digestive, directeur de l’hôpital Antoine-Chanvin, est alors le médecin à la mode, celui dont Marie Laurencin et Duchamp-Villon feront le portrait. Vuillard lui-même réalisera l’effigie du professeur. Dans Les Chirurgiens, le peintre le représente en effet, entre portrait et scène de genre, en salle d’opération entouré de son équipe, tous de blanc vêtus. Annette Vaillant, dans ses mémoires, évoquant sa fameuse opération de l’appendicite par le génial praticien, se rappelle : "Cette année-là - 1912 - Vuillard travaillait à un grand tableau : Le Docteur Gosset opérant. Entouré de ses assistants, des infirmières, Antonin Gosset, debout, penché à l’ouvrage, est reconnaissable de dos, à sa haute stature et à sa nuque colorée (...) Gosset battait alors - pour l’appendicite - ses propres records de vitesse. L’anesthésiste du tableau de Vuillard - tableau que je ne verrai que plus tard - le docteur Bourreau, vraiment bien nommé, s’approcha de moi. …Un an auparavant, en septembre 1911, Vuillard séjourne dans la propriété des Gosset. Le couple lui a commandé le portrait de leur fils Jean. "Vuillard y mit en route le beau portrait de ce petit garçon en costume marin de jersey rose, avec un petit chapeau relevé sur ses boucles blondes", se souvient encore Annette Vaillant. "Il prenait son goûter dehors au soleil et buvait dans une grande tasse blanche. Ma soeur, diaboliquement autoritaire avec Jean Gosset, effarouché, timide, le terrifiait." Lors de ce séjour, Vuillard, qui ne se déplaçait jamais sans son kodak, prit un cliché du jardin de la villa où prendra place le jeune modèle ; sur la photographie référencée comme la peinture au catalogue raisonné de l’artiste, la chaise en rotin est encore vide... En quelques jours Vuillard réalise le portrait, dans une facture proche de certaines oeuvres des années 1890 : à petites touches colorées. "Ce tableau rappelle irrésistiblement des compositions de 1901 avec Annette Roussel, la nièce du peintre", note le cabinet d’expertise Perazzone - Brun. Si le format est bien celui de la commande, le sujet reste intimiste, sensible à la figure de l’enfance, thème cher à Vuillard. Cette peinture conserve encore la mise à plat de l’espace, propre à l’époque des "féeries bourgeoises", toujours considérées comme les meilleures toiles de l’artiste.
Paris, Drouot-Montaigne. Samedi 15 mars. Eve SVV. Cabinet Perazzone - Brun.
