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Alain.R.Truong
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8 mai 2026

Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle

Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle
Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle
Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle
Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle
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Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle
Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle
Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Vietnam, fin XIXe siècle
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Lot 157. Vietnam, fin XIXe siècle, sixième jour du second mois de la 8ème année du règne de Thành Thái, correspondant à l’année cyclique de Bính Thân, soit le 14 mars 1896, Livret d’argent remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Paul Armand Rousseau (1835-1896), par l’empereur Thành Thái (1889-1907), lui attribuant le titre de « Prince Soutien du Sud », Phù Nam Vương, 扶南王 composé de cinq « feuilles » retenues par quatre anneaux. Dim. 23,2 cm x 13,5 cm; Poids. 780 gr. Estimation 30 000 - 50 000 € © Thierry - Lannon & Associés

 

Les deux « feuilles » de couvertures, ornées d’un dragon déployé, de face, émergeant des flots parmi des nuages stylisés, le pourtour à motifs de fleurs apposées en frise dans des cartouches de forme octogonale.

Les trois « feuilles » intérieures organisées en cinq colonnes verticales, à décor incisé d’idéogrammes rédigés dans une calligraphie de style « régulier » (khải thư), carrée et parfaitement lisible, en chinois littéraire classique (Hán tự), langue d’érudition et administrative utilisée à la cour de Huế faisant l’apologie du Gouverneur Général de l’Indochine Armand Rousseau.

Le style employé est le biền ngẫu (« phrases parallèles »), caractéristique des édits impériaux. Le biền ngẫu représente une forme de prose poétique parmi les plus nobles et les plus strictes de la littérature vietnamienne classique.

Il représente un document historique et diplomatique de grande valeur entre la France et le royaume du Đại Nam (ou Annam).

 

Thierry - Lannon & Associés. Arts Classiques & Collections, vendredi 29 mai, 10:00, 26, rue du Château, 29200 Brest, France

 

 

Le livre d’argent du Gouverneur Général de l’Indochine, Armand Rousseau
Philippe Truong

 
Selon l’encyclopédie chinoise, le Yuanjian Leihan (1710), l’empereur Taizu (r. 1368-1398) de la dynastie des Ming a, en 1370, accordé à son fils Yunwen le titre de prince héritier, ainsi qu'à chacun de ses autres fils divers titres, un livre et un sceau en or. En 1385, il prit la décision que les livres et les sceaux d’or seraient également attribués à ses proches parents et à leurs épouses, bien que ces dernières ne bénéficiassent pas du sceau. De plus, le premier et le second fils du prince héritier reçurent, dès l’âge de dix ans, leur livre en argent doré et leur cachet en argent, tout comme le premier et le second fils des altesses royales.
Selon la tradition, l’attribution du livre d’or remonterait à l’empereur Xiaogong (r. 1162-1189), qui aurait conféré ce privilège au prince héritier en 1165.

Nous ne savons pas quand les souverains vietnamiens ont commencé à adopter cette tradition chinoise. Le Lịch triều hiến chương loại chí (1809-1819), rédigé par Phan Huy Chú, stipule, sous le règne des rois Lê postérieurs (1533-1789), l'attribution d'un livre d'or aux souverains Lê lors de leur intronisation, ainsi qu'à l'épouse principale, à la reine douairière, au prince héritier et aux seigneurs Trịnh, qui étaient alors Gouverneurs du royaume. Le livre d'argent est remis aux membres de la famille royale et seigneuriale, ainsi qu'aux concubines de premier et second rang.

En 1806, devenu empereur du Đại Nam, Gia Long (r. 1802-1819) a décerné à son père un livre d'or, lui conférant le titre posthume d'empereur Nhân Minh Cẩn Hậu Khoan Dự Ôn Hòa Hiếu Khang hoàng đế. À partir de ce moment, les livres d'or, d'argent doré et d'argent ont été attribués aux membres de la Famille Impériale lorsqu'ils ont reçu les titres d'empereur, d'impératrice, d'impératrice douairière, de prince héritier, de prince, de grand-duc, ainsi qu'aux concubines impériales de haut rang. Les autres titres (duc, marquis, comte…) ne recevaient qu'un diplôme en soie ou en papier.

Ce livre d’argent a été remis au Gouverneur Général de l’Indochine, Paul Armand Rousseau (1835-1896) lors de sa venue à Huế en septembre 1896. Réalisé le sixième jour du second mois de la 8ème année du règne de Thành Thái, correspondant à l’année cyclique de Bính Thân, soit le 14 mars 1896, ce brevet attribue à Paul Rousseau le titre de « Prince Soutien du Sud », Phù Nam Vương, 扶南王, accordé par l’empereur Thành Thái (1889-1907).
Il constitue un document historique et diplomatique de grande valeur entre la France et le royaume du Đại Nam (ou Annam).

En effet, Armand Rousseau est le premier et l’un des deux seuls Français à avoir reçu un titre de prince, accompagné d’un livre d’argent, un privilège réservé uniquement aux membres de la Famille Impériale.
Après lui, une seule personne ne recevra cet honneur. Il s’agit de l’ancien Résident supérieur en Annam, Eugène Charles, qui recevra le titre de Tế Nam Vương de l’empereur Bảo Đại (r. 1925-1945), en reconnaissance de son action durant son séjour d’étude en France (1626-1632).

L’attribution de titres nobiliaires à des étrangers est extrêmement rare à la cour des Nguyễn. Pour exprimer sa gratitude envers leurs services rendus, l’empereur Gia Long éleva deux anciens compagnons de Monseigneur Pignault de Béhaine, Jean Baptiste Chaigneau (1769-1832) au titre de marquis de Thắng Đức et Philippe Vannier (1762-1842) au titre de marquis de Chấn Thanh. 
L’empereur Đồng Khánh nomma le Résident Général en Annam, de Courcy, au titre de Bảo hộ quận vương (« Grand-duc du Protectorat ») et Champeaux au titre de Bảo hộ công (« Duc du Protectorat »).

 

Le livre d’argent.

Mesurant 23,2 x 13,5 cm et pesant 780 gr, notre livre d’argent se compose de deux feuillets lourds servant de couvertures et de trois autres, plus légers, qui sont doublés. L’ensemble est maintenu ensemble par quatre anneaux.
Les couvertures, ornées au repoussoir, présentent le traditionnel dragon terrifiant de face, émergeant des flots et se déplaçant parmi les nuages, le tout dans une bordure de fleurettes disposées dans des réserves octogonales.
Les pages centrales, soigneusement organisées en cinq colonnes verticales, affichent également au repoussoir des idéogrammes rédigés dans une calligraphie de style « régulier » (khải thư), carrée et parfaitement lisible afin d’éliminer toute ambiguïté sur un document officiel.

Le texte a été élaboré dans un langage protocolaire, en chinois littéraire classique (Hán tự), alors langue d’érudition et administrative utilisée à la cour de Huế.
Le style employé est le biền ngẫu (« phrases parallèles »), caractéristique des édits impériaux. Le biền ngẫu représente une forme de prose poétique parmi les plus nobles et les plus strictes de la littérature vietnamienne classique.
Son choix dépasse l'esthétique, il est également poétique et symbolique. Sa parfaite symétrie évoque l'ordre cosmique. Un empereur s'exprimant en phrases parfaitement équilibrées démontre que son règne est en harmonie avec les lois de l'univers. Le rythme binaire facilite la déclamation orale lors des cérémonies. Le texte "chante" et s'inscrit plus aisément dans la mémoire des auditeurs.
Ce style requiert une immense érudition. Un savant dignitaire, membre de l'Académie Impériale, était le seul capable de rédiger au nom de l'Empereur. Cela attestait de la supériorité culturelle de la Cour.

La présentation d'un document impérial est strictement régie par le protocole de la cour. Elle est désignée par l'expression « respect par l'élévation » (đài các). Au sein de l'administration de la dynastie des Nguyễn, la hauteur d'un mot dans une colonne reflétait son importance métaphysique :
- le niveau le plus élevé (dépassant la marge supérieure) est exclusivement réservé au Ciel (thiên), à la Terre (địa), ou aux ancêtres impériaux,
- le deuxième niveau (une case au-dessus des autres) est attribué à l'Empereur (hoàng đế), à ses ordres (sắc), ou à sa personne (trẫm).
- et, le niveau standard est consacré au reste du texte.

La mise en page d’un document impérial est rigoureusement réglementée par l’étiquette de la cour. Elle est désignée par « respect par l'élévation » (đài các). Dans l'administration de la dynastie des Nguyễn, la hauteur d'un mot dans une colonne indiquait son importance métaphysique :
- le niveau le plus haut (dépassant la marge supérieure) est réservé exclusivement au Ciel (thiên), à la Terre (địa), ou aux ancêtres impériaux,
- le second niveau (une case au-dessus des autres) est réservé à l'Empereur (hoàng đế), à ses ordres (sắc), ou à sa personne (trẫm).
- et, le niveau normal au reste du texte.

Le texte se lit :

維 成 泰 八 年 歲 次 丙 申 二 月 丙 寅 朔 越 六 日 辛 未
大 南 國 皇 帝 若 曰 朕 惟 講 信 修 睦 大 同 之 世 為 公 救 患 分 災 列 國 之 交 以 義 轂 辰 亶 協 芝 綷 載 敬 大 法 國 總 統 東 洋 全 權 大 臣 游 縐 望 重 泰 西 名 高 斗 北 推 賢 公 選 具 偉 噐 之 經 綸 議 政 登 朝 裕 壯 猷 於 文 武 總 攝 權  隆 於 出 境 周 還 念 重 於 睦 鄰 曩 以 當 國 事 之 多 艱 乃 有 此 方 民 之 弗 靖 蟠 結 勢 連 於 驪 愛 繹 騷 久 困 於 蒼 黎 幸 克 踐 於 載 書 特 先 操 夫 勝 算 集 思 廣 益 既 遠 燭 於 毫 芒 密 畫 深 籌 乃 悉 如 其 指 授 十 年 積 寇 七 月 底 平 靜 東 土 之 龍 蛇 允 資 藥 石 戢 潢 池 之 兵 甲 轉 作 鞭 耡 寔 倚 重 於 大 邦 宜 策 勳 於 盟 府 茲 晉 表 為 扶 南 王 授 之 册 命 於 戲 先 王 並 建 明 德 用 懋 答 夫 勳 庸 天 下 以 為 一 家 尚 永 褒 夫 信 睦 邁 遵 古 道 
弍 迓 鴻 休 欽 哉 

La transcription en vietnamien :

Duy Thành Thái bát niên, tuế thứ Bính Thân, nhị nguyệt, Bính Dần sóc, việt lục nhật Tân Mùi.
Đại Nam Quốc Hoàng đế nhược viết : 
Trẫm duy giảng tín tu mục, đại đồng chi thế vi công ; cứu hoạn phân tai, liệt quốc chi giao dĩ nghĩa. 
Cốc thần đản hiệp, chi túy tái kính. Đại Pháp Quốc Tổng thống Đông Dương Toàn quyền Đại thần, Du Tổng, vọng trọng Thái Tây, danh cao Đẩu Bắc. Thôi hiền công tuyển, cụ vĩ khí chi kinh luân ; nghị chính đăng triều, dụ tráng dụ ư văn vũ. Tổng nhiếp quyền long ư xuất cảnh, chu hoàn niệm trọng ư mục lân. 
Nẵng dĩ đương quốc sự chi đa gian, nãi hữu thử phương dân chi phất tĩnh. Bàn kết thế liên ư ly ái, dịch tao cửu khốn ư thương lê. 
Hạnh khắc tiễn ư tải thư, đặc tiên thao phu thắng toán. Tập tư quảng ích, ký viễn chúc ư hào mang ; mật họa thâm trù, nãi tất như kỳ chỉ thụ. Thập niên tích khấu, thất nguyệt để bình. Tĩnh đông thổ chi long xà, duẫn tư dược thạch ; tập hoàng trì chi binh giáp, chuyển tác tiên sừ.
Thực y trọng ư Đại Bang, nghi sách huân ư Minh Phủ. Tư tấn biểu vi Phù Nam Vương, thụ chi sách mệnh. 
Ô hô. Tiên vương tịnh kiến minh đức, dụng mậu đáp phù huân dung. Thiên hạ dĩ vi nhất gia, thượng vĩnh bao phu tín mục. Mại tuân cổ đạo, nhị nhạ hồng hưu. 
Khâm tai.

La traduction en français :

« En la huitième année du règne de Thành Thái, l'année cyclique de Bính Thân [1896], le deuxième mois, le sixième jour,
L'Empereur du Đại Nam [Nom du Vietnam depuis l’empereur Gia Long] déclare : 
Nous considérons que cultiver la concorde et entretenir l’harmonie mènent à l'ère de la Grande Unité. Secourir dans l’adversité et partager les calamités sont le devoir de justice régissant les relations entre nations.
C'est avec un profond respect que Nous nous adressons au Grand Ministre Plénipotentiaire de la Grande Nation de France, le Gouverneur Général de l’Indochine Rousseau dont le prestige est immense en Occident et la renommée s'élève jusqu’à l'Étoile du Nord. 
Ce sage a été choisi parmi les plus vertueux pour ses capacités exceptionnelles dans la conduite de l'État. Siégeant au Conseil, il a déployé de vastes desseins tant civils que militaires. Investi des pleins pouvoirs hors des frontières, il n'a cessé de porter une attention vigilante aux relations de bon voisinage.
Auparavant, alors que les affaires du pays étaient semées d'embûches, les populations de cette région vivaient dans l'insécurité. Le désordre s'étendait jusqu'aux frontières, et le peuple souffrait depuis longtemps des troubles et de l'agitation.
Heureusement, grâce au respect des traités et à une stratégie prévoyante, il a su réunir les avis les plus sages pour éclairer les moindres détails. Par des plans secrets et des préparatifs profonds, tout s'est déroulé selon ses directives. En sept mois, des bandits qui sévissaient depuis dix ans furent anéantis. La terre de l’Est a été purgée de ses éléments rebelles, comme par l'effet d'un remède salutaire ; les armes ont été déposées pour faire place à la paix.
S’appuyant ainsi sur la force d’une grande nation, il convient de consigner ses hauts faits et d'en récompenser ses mérites. En ce lieu sacré des serments, Nous l’élevons au titre de Prince Soutien pour récompenser la vertu et les services éclatants. Que le monde entier ne forme qu'une seule famille et que cette alliance de bonne foi soit éternellement honorée. En suivant les voies antiques, recevez cette haute distinction.
Respectez ceci ! »

 

Le contexte historique.

Pour appréhender le contexte historique de ce livre d’argent, il est essentiel de réaliser un bref survol de l’histoire de l’Annam ainsi que des relations franco-vietnamiennes, s’étendant de la fin du règne de Tự Đức (juillet 1883) jusqu’au début de celui de Thành Thái (1889).

À cette époque, le royaume du Đại Nam (dénomination du royaume depuis l’empereur Gia Long) était confronté à une crise politique et dynastique majeure. Le pouvoir était exercé par les régents Nguyễn Văn Tường et Tôn Thất Thuyết, qui avaient choisi de nommer de jeunes souverains afin de maintenir leur contrôle. Entre 1883 et 1889, six souverains se succédèrent sur le trône du Đại Nam : Dục Đức (r. 20 au 23 juillet 1883), Hiệp Hòa (r. août-novembre 1883), Kiến Phúc (r. novembre 1883-avril 1884), Hàm Nghi, Đồng Khánh et Thành Thái.
En outre, le royaume était partiellement sous domination coloniale française. Le traité de Huế (1884) avait établi la Cochinchine comme une colonie (1862), tandis que l’Annam et le Tonkin étaient devenus des protectorats, demeurant sous l’autorité des souverains Nguyễn. Cependant, le Tonkin était directement administré par le Résident général, reléguant le Vice-Roi du Tonkin à un rôle essentiellement représentatif.

En août 1884, les deux régents Tôn Thất Thuyết et Nguyễn Văn Tường placèrent sur le trône le frère du défunt souverain, alors âgé de treize ans, le prince Nguyễn Phúc Ưng Lịch (3 août 1871, Huế - 14 janvier 1944, Alger), devenu l’empereur Hàm Nghi (咸宜, août 1884-juillet 1885). Premier souverain investi et reconnu par la France, son règne fut marqué par un contexte dramatique pour le royaume. Les troupes françaises envahirent le Tonkin et parvinrent à défaire l’armée chinoise et vietnamienne. Dès lors, les relations entre le régent Tôn Thất Thuyết et le pouvoir français se détériorèrent après la signature du traité de Tien-Tsin (8 juin 1885). Craignant une attaque de la capitale, le régent arma en cachette, provoquant la marche vers Huế des troupes françaises, sous le commandement de Courcy, dans l’intention de s'emparer du régent. Dans la nuit du 07 juillet 1885, ce dernier ordonna l'attaque des camps français. Devant la défaite de cette offensive, Thuyết força le jeune empereur à se réfugier dans la citadelle secrète de Tân Sở (province Quảng Trị) pour poursuivre la résistance et proclamer le mouvement d'insurrection Cần Vương (« Aider le Roi »). Le 30 octobre 1888, sur dénonciation d'un proche, l'empereur Hàm Nghi fut capturé et envoyé en exil en Algérie où il mourut le 14 janvier 1944.

Au cours de la fuite de l'empereur Hàm Nghi, les autorités françaises chargèrent l'un de leurs alliés, le Gouverneur de Hà Ninh, de superviser la succession. Après avoir consulté les Reines-Mères, il suggéra l'aîné des fils du prince Kiên Thái Vương, qui était le frère du roi Hàm Nghi et également son gendre, le prince Nguyễn Phúc Ưng Đường (19 février 1864, Huế - 28 janvier 1889, Huế), qui devint l'empereur Đồng Khánh (同慶, août 1885-Décembre 1888). Le choix de son nom de règne, « Réjouissance commune », illustre ce souhait de coopération. Dans son discours d'intronisation, le souverain exprima sa gratitude envers la France : « Nous vous sommes redevables de votre soutien. Nous reconnaissons le protectorat de la France. Nous désignons le Résident Général en Annam, de Courcy, au titre de Bảo hộ quận vương (« Grand-duc du Protectorat ») et Champeaux au titre de Bảo hộ công (« Duc du Protectorat ») ». La plupart des mandarins de la Cour refusèrent de collaborer, certains se retirèrent de la vie politique tandis que d'autres rejoignirent le mouvement insurrectionnel, connu sous le nom de « la Révolte des Lettrés ».

À la suite du décès de l'empereur Đồng Khánh, grâce à l'habileté du mandarin Diệp Văn Cương et avec l'accord du Résident supérieur Rheinart, la cour a désigné le prince Nguyễn Phúc Bửu Lân (14 mars 1879, Huế – 24 mars 1954, Saïgon), fils de l'empereur Dục Đức, âgé seulement de dix ans, qui accède au trône le 1er février 1889 sous le nom de Thành Thái (成泰, février 1889-1907).
Le Cabinet Impérial était dirigé par quatre régents. Le premier régent, Tuy Lý Vương (« Prince de Tuy Lý »), Nguyễn Phúc Miên Trinh (1820-1897), onzième fils de l'empereur Minh Mạng, a été nommé Premier Régent, avec un rôle essentiellement représentatif et symbolique. Le pouvoir était exercé par les deux seconds mandarins, Nguyễn Trọng Hợp (ou Hiệp, 1834-1902) et Trương Quang Đản (1833-1914).

La campagne du Tonkin s'est révélée particulièrement onéreuse et, suite au refus du gouvernement de la Cochinchine de participer au budget, le Gouverneur général n'est plus qu'un administrateur du Tonkin et de l'Annam.

Le 21 avril 1891, le Gouverneur général Jean-Marie de Lanessan (Juin 1891 – décembre 1894) réussit à obtenir un décret significatif qui désigne le gouverneur général comme le « dépositaire des pouvoirs de la République dans l'Indochine française », lui octroyant une part du pouvoir législatif ainsi que l'autorité militaire. En pratique, ce décret ne fut appliqué qu'en Annam et au Tonkin, tandis que la Cochinchine continua d'échapper à l'autorité du gouverneur général.
Jean-Marie de Lanessan proposa une politique de « protectorat réel », accordant aux deux royaumes d’Annam et du Cambodge une certaine autonomie sur le plan international. Il fit face à l'opposition du lobby colonial qui réussit à obtenir son rappel en France.
Contrairement à ses prédécesseurs, il parvint à établir une distinction nette entre les opérations militaires et les questions de sécurité relevant de l'autorité civile. Il différencia les conflits frontaliers impliquant les « pirates » chinois, qui dépendaient des responsabilités militaires, des missions de maintien de l'ordre public attribuées au pouvoir civil, chargé de gérer les foyers de troubles liés, de près ou de loin, à la « Révolte des Lettrés ».
De même qu’il faisait la distinction entre les mandarins favorables à la cour et ceux qui étaient profondément hostiles. Il s'entourait de personnalités respectables, des mandarins intègres qu’il plaça au Conseil de Régence, tels que Nguyễn Trọng Hợp (ou Hiệp), l'un des rares dignitaires estimés à Huế, et Nguyễn Thân (1854-1914), promu quatrième Régent en reconnaissance de ses services dans la répression de la « Révolte des Lettrés » et surtout de la révolte de Phan Đình Phùng (1895), mettant ainsi un terme à dix ans de rébellion dans le royaume. Leur collaboration s'avéra efficace, malgré l’opposition du pouvoir colonial.
Dans L’Indochine Française, Paul Doumer dresse un portrait élogieux du deuxième régent Nguyễn Trọng Hợp : « C'est un homme d'une grande valeur intellectuelle, de bon sens et de finesse, d'une loyauté et d'une probité exemplaires. Parmi ces qualités, les Français de Hué lui reconnaissaient indéniablement son intelligence et son habileté, mais ils demeuraient méfiants à son égard pour le reste. Ma longue fréquentation de ce mandarin véritablement remarquable et exceptionnel, la grande sympathie et la confiance que je lui ai toujours témoignée, et qui l'ont amené à s'ouvrir à moi comme il ne l'avait fait avec aucun Français, me permettent de témoigner de la noblesse de son caractère et de la solidité de ses relations. »

Contrairement à ses prédécesseurs, l'empereur Thành Thái bénéficia dans sa jeunesse d'une éducation française. En tant que souverain, il adopta un mode de vie européen, s'informa des techniques occidentales et offrit à ses enfants une éducation à la fois sino-vietnamienne et française.
À l'instar de la restauration de Meiji, il s'efforça de moderniser son pays tout en préservant son indépendance. Il encouragea l'enseignement du français dans les établissements scolaires, fit construire des hôpitaux, et s'informa des techniques occidentales pour préparer son pays à la résistance.
A propos de ce souverain, Paul Doumer écrivait : « J'eus avec Thanh-Thaï, en tête-à-tête, de longs entretiens sur une centaine de sujets divers qui me permirent de le comprendre, de me faire une idée de son caractère, de son intelligence, de sa valeur, et de la confiance que l'on pouvait lui accorder. Mon jugement a été confirmé par la suite, durant les cinq années où j'ai partagé son quotidien, où je l'ai vu fréquemment, et où, touché par la sympathie confiante que je lui témoignais, il s'est ouvert à moi et m'a permis d'apercevoir le fond de son âme. » Il ajouta : « Ce n'est pas, et à aucun degré, le fou, l'homme sanguinaire dont on [les Français] parlait trop facilement. Au contraire, il possédait une intelligence vive, une raison droite, et une grande maîtrise de soi. »

C’est dans cette situation politique qu’Armand Rousseau débarqua au Tonkin comme Gouverneur Général de l’Indochine (février 1895 – 10 décembre 1896).

Polytechnicien et ancien élève de l'école des Ponts et Chaussées, Armand Rousseau a exercé en tant qu'ingénieur au port de Brest, officier du Génie, et directeur des routes et de la navigation au ministère des Travaux publics entre 1876 et 1881. En parallèle, il a également occupé des fonctions politiques dans son département : conseiller général et député de 1871 à 1876 et de 1881 à 1885, sénateur de 1895 à 1896, et conseiller d'État de 1885 à 1896.

Il a été nommé sous-secrétaire d'État aux Travaux publics en 1882, puis à la Marine et aux Colonies en 1885. Au moment de son départ de ce sous-secrétariat, le gouvernement général de l'Indochine lui a été proposé, mais il a décliné l'offre pour des raisons familiales. Paul Bert a été désigné à sa place.

En décembre 1894, le gouvernement a renouvelé sa proposition. Malgré son âge avancé et son état de santé, Armand Rousseau a accepté de se rendre en Indochine avec son fils aîné. Il était préparé à cette haute fonction, lui qui avait négocié au Conseil d’État le décret visant à étendre les pouvoirs et à définir les attributions du gouverneur général, loi dont son prédécesseur avait bénéficié. En tant qu'ingénieur, administrateur et homme d'État, il possédait toutes les qualités et l'expérience nécessaires pour organiser et administrer les territoires coloniaux, d'autant plus qu'il a profité de la politique de Lanessan, qui alliait apaisement et négociation, contribuant ainsi à pacifier l'Indochine.

Dès son installation, il a concentré ses efforts sur la réorganisation de l'administration et des finances. Après avoir étudié les besoins et préparé des projets, et face aux caisses vides, Rousseau s'est rendu en France pour obtenir du Parlement l'autorisation de contracter un emprunt garanti par les ressources de l'Indochine. Il a fallu trois mois de lutte acharnée pour que cet emprunt soit voté, malgré le soutien des parlementaires et du ministre des Finances.
À son retour à Hanoi, il envisagea d'entreprendre un long voyage qui devait le conduire en Annam, en Cochinchine et au Cambodge. Malheureusement, en juillet, il tomba gravement malade et fut contraint de repousser ce voyage à septembre. Lors de son arrivée à la cour de Huế, l'empereur Thành Thái lui conféra le titre de Prince Soutien du Sud et fit réaliser ce livre d'argent.
Ce long périple fut fatal pour le Gouverneur qui, de retour à Hanoi en novembre, succomba à un abcès du foie le 10 décembre 1896.

En 1897, suite au décès du prince Tuy Lý, Nguyễn Trọng Hợp, devenu âgé, se retira de la Régence. Le Cabinet impérial se divisa entre deux factions, celle de Hoàng Cao Khải et celle de Nguyễn Thân, toutes deux favorables aux Français chargés de surveiller et d'influencer la Cour. Rapidement, une rivalité émergea entre ces deux mandarins. 
Tirant parti de la faiblesse du Cabinet Impérial, le nouveau Gouverneur Général Paul Doumer imposa son autorité. Dès lors, le Résident supérieur prit la présidence du Cabinet impérial, des fonctionnaires français furent affectés auprès des ministres, et le Conseil des Régences aboli. Paul Doumer concentra tout le pouvoir à Hanoi. Les autorités françaises contrôlèrent désormais les finances du pays, ne reversant au Trésor impérial qu'une somme destinée à l’empereur, à la Cour et à son administration. L’empereur d’Annam n’était plus qu’un simple fonctionnaire de luxe.

Face à l’impossibilité de maintenir l’indépendance de son royaume, l’empereur adopta une politique de résistance passive, car une rébellion ouverte aurait été politiquement suicidaire. Bien qu’il valida certaines réformes fiscales de Doumer, il refusa de signer d’autres. Sous la surveillance constante de ses moindres gestes, il feignit la folie pour tromper la vigilance des espions et œuvrer à l'autonomie de son royaume. Il ordonne à l’atelier impérial de fondre des fusils selon les plans du peintre Lê Vǎn Miến et fait entraîner une armée de deux cents servantes au sein de la Cité Interdite. 

Dans l’impossibilité de soumettre le souverain, le Résident supérieur Ferdinand Lévecque le qualifia de fou et le contraignit à abdiquer (03 septembre 1907). Après plus d'un mois d'internement au palais de Cần Chánh, il fut officiellement déposé et envoyé en résidence à Cap Saint Jacques, avant d'être exilé sur l'île de la Réunion lorsque son fils, l'empereur Duy Tân, échoua dans sa révolte.

 

L’étude de texte 

Le document est destiné à être lu durant une cérémonie solennelle, d’où le choix du style protocolaire traditionnel, le biền ngẫu.
Le biền ngẫu repose sur deux principes essentiels : le parallélisme (đối) et la tonalité ou l'harmonie des tons (luật bằng trắc).
Concernant le parallélisme, chaque segment de phrase doit correspondre à un autre segment de structure identique pour constituer une phrase.
En ce qui concerne l'harmonie des tons, il est important de noter qu'en vietnamien, les mots peuvent avoir des tons "plats" (bằng) ou "obliques" (trắc). Le biền ngẫu requiert une alternance : si un mot est de ton plat dans la première colonne, son équivalent dans la seconde colonne devrait idéalement être de ton oblique afin de créer un équilibre musical.

La structure de la phrase suit des règles précises :
- des phrases courtes de quatre idéogrammes (tứ tự), rapides et percutantes, sont souvent employées pour les éloges ou les actions militaires (Thập niên tích khấu / Thất nguyệt để bình).
- des phrases « Pied de Cheval » (cách cú) avec une phrase courte suivie d'une phrase longue, qui s'équilibrent avec la paire suivante.
- et des phrases de transition dites « Genou de Grue », (hạc tất) qui sont des phrases très longues divisées en segments qui se répondent de manière symétrique.

Conformément à la tradition des documents officiels, le texte commence par un préambule philosophique : « Nous croyons que favoriser la concorde et maintenir l’harmonie conduit à l'ère de la Grande Unité. Dans un monde où le bien commun prévaut, il incombe aux nations de s'entraider dans les moments difficiles et de partager les fardeaux des calamités ». La « Grande Unité » (大同, Đại Đồng.) représente une vision utopique confucéenne, décrivant un monde idéal vers lequel l'humanité aspire. 
Dans le Livre des Rites, au chapitre Liyun, se trouve un enseignement de Maître Kong : «À l’époque où la voie de la vertu était mise en pratique, le monde appartenait à tous ; on choisissait les hommes vertueux et compétents, on prêchait la vérité, et on veillait à l’harmonie entre les supérieurs et les subordonnés. C’est pourquoi on ne se contentait pas d’aimer et de respecter uniquement ses propres parents, ni d’élever uniquement ses propres enfants. Les personnes âgées sont prises en charge jusqu’à la fin de leur vie ; les jeunes sont mis à contribution ; les enfants sont élevés jusqu’à l’âge adulte ; on prend soin les personnes seules, les veuves, les orphelins, les handicapées et les infirmes. Les hommes ont du travail, les femmes leur foyer. On n’aime pas gaspiller les biens et les jeter à terre, sans pour autant les conserver pour son usage personnel ; on déteste ne pas s’efforcer pour les autres, sans nécessairement le faire pour soi-même. C’est pourquoi : les intrigues cessent et ne trouvent plus de terrain fertile, les voleurs et les rebelles n’ont plus de lieu où agir. Ainsi, les portes n’ont pas besoin d’être fermées, c’est l’ère de la Grande Unité.»

En mentionnant la « Grande Unité », le rédacteur  manifeste son souhait d'un monde empreint de paix et d'harmonie, de liberté et de prospérité, aspirant à une société solidaire, sans divisions ni conflits, où les individus vivent dans le bonheur et la vertu. Une telle aspiration utopique témoigne du désespoir de cette dynastie dépouillée de tout son pouvoir et de ses territoires, désormais sous la domination de ses colonisateurs.

Un lecteur dépourvu de culture confucéenne pourrait interpréter ce prologue comme un hommage aux relations entre la France et le Vietnam, où le pouvoir colonial est perçu comme un vecteur d'harmonie, de paix et de solidarité, « sauver dans l'adversité et partager les calamités », donnant l'illusion que le souverain souhaite établir un pacte d'alliance.

De surcroît, l'utilisation de cette référence confucéenne constitue une manière subtile d'affirmer leur supériorité culturelle et, bien que puissants militairement, les Français sont « colonisés » et intégrés dans leur système de valeurs.

Ce langage diplomatique ambigu est caractéristique du Conseil Impérial de cette époque, entre les partisans de Nguyễn Trọng Hợp, qui prônaient un « protectorat réel » souhaité par l'ancien Gouverneur Général Lanessan, devenu utopique avec son rappel en France, et ceux qui soutenaient une monarchie réduite à un simple relais, entièrement soumise au pouvoir colonial, politique défendue par Paul Doumer.

Le corps du texte est dédié à l'éloge du Gouverneur général Armand Rousseau et de ses actions au Đại Nam :
« C'est avec un profond respect que Nous nous adressons au Grand Ministre Plénipotentiaire du Président de la Grande France, le Gouverneur Général de l’Indochine Rousseau dont le prestige est immense en Occident et la renommée s'élève jusqu’à l'Étoile du Nord. 
Ce sage a été choisi parmi les plus vertueux pour ses capacités exceptionnelles dans la conduite de l'État. Siégeant au Conseil, il a déployé de vastes desseins tant civils que militaires. Investi des pleins pouvoirs hors des frontières, il n'a cessé de porter une attention vigilante aux relations de bon voisinage. »

Conformément aux normes établies dans les documents officiels, le nom du Gouverneur général a été retranscrit phonétiquement en sino-vietnamien. Ainsi, dans le livre d’argent, le nom du Gouverneur général Rousseau devient 游縐, Du sứu.
Dans le brevet du khánh en jade, accordé au Gouverneur Général lors de son arrivée au Vietnam (1895), son nom Rousseau apparaît comme 游貴, Du Quý.
La distinction entre ces deux transcriptions permet d'appréhender un autre usage de la cour. Comme le nom vietnamien sont monosyllabique, celui du Gouverneur est phonétiquement réduit à l’idéogramme 游, Du (prononcé yóu), pour « rou » dans Rousseau. 
À ce nom est ajouté un qualificatif qui varie selon les titres. Ainsi, à son arrivée en 1895, il est désigné comme 貴, quý, qui désigne une personne de haut rang, tandis que sur le livre d’argent, il devient 縐, sứu, signifiant « raffiné et distingué ».

Pour réaliser l’éloge du Gouverneur, le rédacteur a opté pour une formulation traditionnelle, utilisant deux phrases brèves de quatre idéogrammes, qui se répondent comme une double symétrie :
望 重 泰 西 / 名 高 斗 北
vọng trọng thái tây / danh cao đẩu bắc.
« Son prestige est colossal dans les nations occidentales / sa renommée s'élève jusqu'à l'Étoile du Nord. »
Au-delà d’un simple éloge du Gouverneur, ce distique place Armand Rousseau au cœur de l’univers, puisque son nom s’étend de l’ouest à l’est, du nord au sud.
La référence à l’Étoile du Nord, soit  l’Étoile Polaire, peut être interprétée de deux manières :
1. L’Étoile du Nord fait référence au souverain. Selon Confucius, «Celui qui fonde son gouvernement sur la vertu peut se comparer à l'étoile Polaire qui demeure immobile, cependant que les autres étoiles tourne autour d’elle. » Ainsi, la renommée du Gouverneur a atteint l’empereur.
2. Elle peut également être perçue comme un éloge suprême au Gouverneur qui, dans ce contexte, est comparé à cet astre central et immobile autour duquel gravite le pouvoir. 
Tel est le double langage diplomatique de la cour de Huế qui laisse aux deux clans rivaux du gouvernement d’Annam leur propre interprétation.

L’éloge se poursuit en attribuant au Gouverneur les qualités d’un bon dirigeant selon le confucianisme : vertu et sagesse. « Ce sage a été choisi parmi les plus vertueux pour ses capacités exceptionnelles dans la conduite de l'État ». Pour bien gouverner, il serait nécessaire de cultiver l’harmonie et la paix tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du royaume (d’où les expressions « siégeant au Conseil » et « hors des frontières »), en s’appuyant sur les deux hiérarchies du pouvoir : les mandarins civils et les généraux militaires.

Après l’éloge de l’homme, il est important de rappeler ses mérites et ses actes héroïques, ainsi que les services qu’il a rendus au royaume, qui lui ont valu cette récompense. 
Selon le texte, à l’arrivée de M. Rousseau, le royaume était en proie à des instabilités politiques : « les affaires du pays étaient semées d'embûches, les populations de cette région vivaient dans l'insécurité. Le désordre s'étendait jusqu'aux frontières, et le peuple souffrait depuis longtemps des troubles et de l'agitation. »

Cette mention de la « Révolte des Lettrés », un mouvement insurrectionnel lancé par l'ancien empereur Hàm Nghi en 1885, ainsi que les troubles aux frontières avec la Chine, est décrite dans des termes diplomatiques tels que « embûches », « insécurités », « désordre », « troubles et agitations ». 
Le choix d’un tel langage reflète la mentalité colonialiste de l'époque, où les révoltés sont souvent qualifiés de « brigands » afin de minimiser l'importance des événements et nier les revendications indépendantistes.

L'œuvre pacifique du Gouverneur se résume à deux grandes actions, tant civiles que militaires, en accord avec les préceptes de Confucius. S'entourer de sages pour gouverner efficacement, en établissant des lois et des traités qui servent les intérêts du royaume et de ses citoyens, tout en maintenant une puissante armée pour imposer le respect et réprimer les menaces.

十 年 積 寇 / 七 月 底 平
« Dix ans regroupement de brigands, sept mois atteindre paix ».
Ce parallélisme impeccable dans la structure grammaticale de la phrase (deux fois quatre idéogrammes) et l'agencement des concepts « dix ans » répondant à « sept mois », « regroupement des brigands » à « atteindre la paix » ne constitue pas seulement une figure de style. Il met en valeur l'efficacité de l'action quasi-divine du Gouverneur, visant à atteindre l'équilibre, le Juste Milieu.

L’action militaire se résume en un couplet de six et quatre idéogrammes :
靜 東 土 之 龍 蛇 , 允 資 藥 石
戢 潢 池 之 兵 甲 , 轉 作 鞭 耡
« Apaiser les dragons et serpents de la terre d’Orient / grâce à l’usage des remèdes 
   Ranger les armures et les armes des fossés / pour transformer en fouet et herse. »
« Dragon et serpents », qui désignent les insurgés, est mis en parallèle à « armures et armes », tout comme « remède » à « fouet magique ».
Ainsi, les opérations militaires ne sont pas présentées comme des actes de conquête ou de représailles, mais plutôt comme un remède médical magique qui purifie le royaume de ses « vermines ».

Sans vouloir diminuer l'action du Gouverneur Armand Rousseau, les éloges qui lui sont attribués reviennent en réalité à son prédécesseur, le Gouverneur Jean-Marie de Lanessan, qui, grâce à sa politique, a réussi à restaurer la paix à la frontière sino-vietnamienne, à réprimer la « Révolte des Lettrés » avec la défaite de Phan Đình Phùng (1895), et à s'entourer et à placer de sages dignitaires à la cour pour pacifier le royaume.

Une ultime symétrie finale clôt l’argumentation et explique le titre attribué par le souverain :
先 王 並 建 明 德 , 用 懋 答 夫 勳 庸 
天 下 以 為 一 家 , 尚 永 褒 夫 信 睦
« Les anciens rois ont instauré la Vertu Illustre, afin d'honorer dignement les grands services rendus ;
Tout ce qui est sous le Ciel forme une seule et même famille, pour exalter à jamais la sincérité et la concorde. »

Une analyse sémantique permet de mieux comprendre l'importance de cette attribution.

La première phrase évoque la période des rois légendaires et surtout un concept clé de la philosophie confucéenne, le mingde (明德, « Vertu Illustre »). « La voie de la Grande Étude consiste à illustrer la Vertu Illustre » est mentionnée en ouverture du Daxue (« La Grande Étude »), l'un des quatre classiques du confucianisme. 
Ainsi, en suivant les exemples des souverains mythiques, le souverain ne se limite pas à promulguer des lois. Il les incarne. En reconnaissant les talents méritants du Gouverneur et en le récompensant, l'empereur ne distingue pas seulement l'individu, mais également son exemplarité. L'individu s'efface derrière le parangon et, par cet acte, le souverain manifeste son autorité morale à travers sa Vertu Illustre.

La seconde phrase fait référence au Tianxia Yijia (天下一家), qui constitue l'un des fondements de l'idéalisme politique et social de la Chine ancienne. Cette notion véhicule une conception de l'ordre mondial fondée sur l'harmonie et la parenté universelle. 
Les interactions humaines doivent s'inspirer du modèle familial, considéré comme la cellule fondamentale de la société confucéenne. D'après Confucius et ses disciples, l'individu débute par l'amour de ses parents, puis cet amour s'étend à ses voisins, à ses concitoyens, et finalement à l'ensemble de l'humanité. 
L'Empereur, perçu comme le « Fils du Ciel » et le « Père et Mère du peuple », doit traiter ses sujets avec la même bienveillance qu'il accorde à ses propres enfants, et ainsi, le monde entier finit par se rassembler dans un esprit de fraternité. 

En conclusion, grâce à l'utilisation de ses paraboles, la colonisation ne se limite plus à une conquête militaire. Elle est désormais perçue à travers le prisme du principe humaniste confucéen du Tianxia Yijia, où les frontières entre les nations s'estompent jusqu'à disparaître, et où les individus sont acceptés en fonction de leur capacité à s'adapter aux rites, aux lois et aux valeurs morales. Les Français ne sont plus des conquérants coloniaux, mais intégrés au Đại Nam, du fait ils respectent les us et coutumes du royaume.

Le Tianxia Yijia représente donc l'état social qui définit le Datong, l'utopie confucéenne mentionnée au début du brevet.

 

Conclusion

Ce document illustre la transition entre la diplomatie impériale traditionnelle de la dynastie Nguyễn et l'influence coloniale, marquant la fin de la période dite du « protectorat réel » et le début de la « colonisation ». À partir de 1897, sous le Gouverneur Général Pau Doumer, la France a retiré aux royaumes annamite et khmer leurs dernières prérogatives. Les monarchies protégées se sont transformées en simples relais des structures coloniales françaises.
Ce brevet est l'un des derniers témoignages d'une époque où la France maintenait encore les apparences monarchiques au Đại Việt.

À travers le biền ngẫu, l'empereur avait la capacité, tout en louant les actions entreprises par le Gouverneur Général, d'adopter un discours diplomatique ambivalent.

Par exemple, les conquêtes coloniales ne sont pas décrites comme des succès militaires, mais plutôt comme un remède médical. La présence des étrangers dans le royaume est présentée comme étant la volonté exclusive du souverain, conformément aux principes confucéens, le Tianxia Yijia et le Datong. Les Français ne sont pas considérés comme des colonisateurs, mais comme des membres intégrés de la société annamite, en raison de leur désir de respecter les rites, les lois et les valeurs morales. Bien que cette représentation soit erronée, elle permet aux dignitaires traditionalistes d'accepter plus facilement la colonisation.

De même, afin de satisfaire le clan des dignitaires pro-colonisation, le rédacteur fait l'éloge de la politique pacificatrice et utilise des termes tels que « brigand » au lieu de « révolté », en accord avec le langage des colons, tout en minimisant les événements, qui ne sont qualifiés que d'« embûches », « insécurités », « désordre », « troubles et agitations ».

Enfin, bien que ces éloges soient adressés au Gouverneur Général Armand Rousseau, les mérites reviennent à son prédécesseur, le Gouverneur Général Jean-Marie de Lanessan.

 

 

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