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"Le Goût Français" chez Christie's, à Paris les 3 & 4 mai 2016. Photo Christie's Image Ltd 2016.

Paris – Les 3 et 4 mai prochains, les départements Mobilier & Objets d’Art, Orfèvrerie et Céramiques Européennes proposeront leur traditionnelle vente Le Goût Français. Composée de plus de 550 lots principalement issus de collections privées, la vente comprendra une importante section consacrée à l’orfèvrerie, qui se déroulera le mercredi 4 mai après-midi. L’ensemble de la vente est estimé entre 4.5 et 7 millions d’euros. Outre les oeuvres issues des principaux centres de création (Sèvres, Beauvais, la Belgique pour l’orfèvrerie), la vente célèbrera les grands noms de l’art de la collection du XVIIIe siècle comme Randon de Boisset, avec un thermomètre-baromètre d’époque Louis XIV attribué à Boulle estimé €20.000-30.000, ou ceux du XXe siècle, à l’instar de Boniface de Castellane et de son légendaire palais Rose et Carlos de Beistegui et de sa résidence vénitienne, le palais Labia.

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Lot 241. Thermomètre-baromètre d’époque Louis XIV, attribué à André-Charles Boulle, début du XVIIIème siècle. Estimation: €20,000 – €30,000 ($22,769 - $34,154). Photo Christie's Image Ltd 2016.

En marqueterie Boulle de corne teintée et filets de cuivre, émail, écaille de tortue caret et ornementation de bronze ciselé et doré et laiton, le cadran circulaire indiquant PLUVIEUX, CHANGEANT., BEAUTEMPS. dans un encadrement surmonté de putti ailés montrant le cadran et de putti ailés en buste sur des consoles en partie basse, l'amortissement orné d'un culot feuillagé. Hauteur: 108 cm. (42 ½ in.) ; Largeur: 22 cm. (8 ¼ in.)

Provenance: Probablement Pierre Paul Louis Randon de Boisset (1708-1776).
Ancienne collection Boni de Castellane et Anna Gould, Palais Rose, Paris.

Bibliographie comparative : Jean Nérée Ronfort, André-Charles Boulle, un nouveau style pour l'Europe, Paris, 2009, p. 232-235.

A LOUIS XIV ORMOLU-MOUNTED TORTOISESHELL, TINTED-HORN AND BRASS BOULLE MARQUETRY BAROMETER-THERMOMETER, ATTRIBUTED TO ANDRE-CHARLES BOULLE, EARLY 18TH CENTURY

Note: Ce remarquable baromètre à cadran circulaire est un modèle rare, dont le seul autre exemplaire connu, provenant de la collection Grog Carven, a été donné au musée du Louvre en 1973 (OA 10546). Les catalogues de ventes anciens décrivent seulement deux modèles de baromètres couronnés par des groupes d’enfants en bronze doré, sans qu’aucun de ces baromètres soit attribué à Boulle: le modèle le plus répandu, sans doute produit par le marchand mercier Julliot, comprenait baromètre et thermomètre en forme de gaines plates, en paires. On les trouve décrits dans la vente Julliot en 1777 ou encore dans celle du président de Bandeville en 1787. Plusieurs paires sont actuellement connues (Sotheby’s Monaco, 17 juin 1989, n°846 ; Sotheby’s Londres, 21 mars 2007, n°28 ; vente Bergé, Paris, 15 décembre 2010 n°264).

Le baromètre présenté ici appartient à un second modèle plus rare qui est décrit dans la vente de Randon de Boisset le 27 février 1777, sous le n°805:
« 805. Un baromètre forme ronde du haut & dont le bas se termine en gaine, plaqué d’écaille, plates bandes en cuivre lisse , garni d’un groupe de deux enfants & autres ornements en bronze doré; hauteur 39 pouces 6 lignes (= 107cm), 321 livres, Millon Dainval. »

Ce baromètre était accroché dans le grande salon de Randon de Boisset, au premier étage de son hôtel, rue des Capucines, en pendant d’une pendule de Minuel portée sur un socle en faux lapis. La pièce était tendue de damas cramoisi sur lequel étaient accrochés les trois plus fameuses peintures de la collection de Randon, trois grands formats par Rubens, Murillo et Véronèse. Le mobilier comprenait une suite de sièges de damas cramoisi et bois doré avec trois consoles de bois doré supportant des vases de granit non montés. Les bronzes dorés associaient modèles récents (appliques de Caffieri et girandoles aux cornes d’abondance) avec des pièces anciennes par Boulle, notamment des chenets aux satyres (Waddeson Manor) et un lustre à têtes de béliers.

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Pierre Paul Louis Randon de Boisset. DR

Randon de Boisset (1709-1777), un collectionneur passionné de Boulle

Né en 1709 dans une riche famille de Reims, Paul-Louis Randon vint se fixer à Paris. Après avoir été reçu avocat au parlement en 1736, il devait embrasser une carrière de financier, devenant fermier général en 1757-58, puis receveur-général des finances de Lyon. Cette charge éminemment lucrative lui laissait néanmoins le temps de se consacrer à ses activités de collectionneur. Il ne tarda pas à réunir en trois décennies une collection immense, qui embrassait des domaines aussi divers que les livres, les peintures, dessins de Boucher, meubles de Boulle, porcelaines ou vases de porphyre et tables de marbres précieux. Cette collection, qui passait pour l’une des plus importantes à Paris, fut la seule véritable passion de sa vie, au détriment sans doute d’autres sources d’intérêt puisqu’il resta vieux garçon et semble avoir vécu replié sur lui même, n’ouvrant guère ses collections aux amateurs. La personnalité et la vente de Ranson sont bien connus grâce aux publications de Mme Mazel et de Ronald Freyberger (Geneviève Mazel « 1777, la vente Randon de Boisset et le marché de l’art au 18e siècle », L’Estampille - L’Objet d’Art, n°202, avril 1987, pp. 40-47. Et Ronald Freyberger, « The Randon de Boisset sale, 1777 », Apollo, avril 1980, pp. 298-303).

La collection de Randon de Boisset était exposée dans les deux étages principaux de son hôtel rue Neuve des Capucines qu’il avait acquis en 1768. Au premier étage, dans l’aile gauche, la concentration de meubles de Boulle était surprenante. L’antichambre était meublée de deux grands bas d’armoires à trois vantaux (dont l’un récemment exposé par la galerie Steinitz) avec deux paires de guéridons à fûts circulaires et une troisième paire à tige triangulaire et deux cabinets bas à médaillons de Louis XIV provenant de la vente Julienne. Dans la bibliothèque attenante, on voyait le grand bureau de Boulle aujourd’hui conservé à Vaux-le-Vicomte avec un cabinet à médaille de Louis XIV identique à celui de l’antichambre, une paire de gaines à tablier et deux guéridons à enroulements. L’heure était donnée par deux régulateurs à tablier de Boulle ainsi que par une pendule globe portée par un Atlas. Au bout de l’aile, le cabinet de Randon comportait un petit bureau de Boulle à têtes de satyres, un petit bas d’armoire avec Apollon et Marsyas, deux gaines et un secrétaire à abattant, aujourd’hui au château de Versailles, replaqué en acajou.

Dans le corps de logis principal au fond de la cour, à la suite du grand salon, on entrait dans un petit salon lui aussi tendu de damas cramoisi sur lequel étaient accrochés de nombreux tableaux de l’école française au-dessus de précieux meubles en laque du Japon réalisés par Levasseur. Dans le petit cabinet situé à l’arrière entre des petites cours, on voyait encore deux meubles de collection de Boulle : deux tables console à six pieds. Au deuxième étage où étaient accrochés les tableaux des écoles du nord sur fond de satinade verte, on ne voyait plus guère de meuble de Boulle, hormis quelques gaines à tablier : de nombreux vases en porphyre, granit ou marbres précieux étaient exposés sur des tables consoles de bois doré de goût « moderne » (pieds cannelés, masques de satyres, cannelures oves) à plateaux de marbres rares. 

Un ensemble d’une vingtaine de pièces provenant de l’ancienne collection de Boniface de Castellane est proposé, dont notamment quatre appliques d’époque Transition. En bronze doré et probablement exécutées par Jean-Louis Prieur, elles sont estimées entre 30.000 et 50.000 euros.

Boniface de Castellane, figure dominante de la Belle Époque, appartient à l’une des familles les plus anciennes de France, arrière-petit-fils du maréchal de Castellane et de la duchesse de Dino, arrière-petit-neveu de Talleyrand. Dandy célèbre menant en parallèle une carrière politique, il épouse en 1895 Anna Gould –fille d’un milliardaire américain–, lui apportant ainsi une dot considérable. Le 20 avril 1896 est posée la première pierre de ce qui sera l’une des dernières grandes demeures du XIXe siècle : le Palais Rose. L’inauguration de la demeure intervient en 1902, on y donne les plus belles réceptions de Paris du début du siècle. Pendant sept ans, le Palais Rose est le théâtre d’un incessant défilé de personnalités. Prenant exemple sur Louis XIV, Boniface conçoit la fête comme une mise en scène de la notoriété sociale. Le rêve est cependant de courte durée. Le 20 janvier 1906, son épouse demande la séparation de corps –les dépenses colossales de Boniface étant l’une des raisons de ce divorce. Tel un seigneur déchu, Boni se voit dans l’obligation de travailler pour vivre. Il devient courtier en objets d’art et déménage pour un appartement en face du Palais Bourbon. Engagé volontaire en 1914, il meurt le 20 octobre 1932 des suites d’une maladie.

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Lot 246. Paire d'appliques d'époque Louis XVI, d'après un modèle de Jean-Louis Prieur, fin du XVIIIème siècle. Estimation: €20,000 – €30,000 ($22,769 - $34,154). Photo Christie's Image Ltd 2016.

En bronze ciselé et doré, à trois bras de lumière encadrant un putto retenant des guirlandes de laurier, se tenant sur une console et surmonté d'un pot-à-feu - Hauteur: 54 cm. (21 ¼ in.) ; Largeur: 32 cm. (12 ½ in.) ; Profondeur: 24 cm. (9 ½ in.)

Provenance: Ancienne collection Boni de Castellane et Anna Gould, Palais Rose, Paris.

Inventaire : Mes Laurin et Ader, Etat descriptif et estimatif de meubles, sièges, objets d’art (…) garnissant le Palais Rose, Paris, vers 1961 : "n. 469 Trois paires d’appliques en bronze ciselé et doré à trois lumières, décor d’enfant de guirlandes de lauriers et de vases feuillagées. Style Louis XVI prisés 7000 francs".

Bibliographie comparative : H. Ottomeyer, P. Pröschel, Vergoldete Bronzen, Munich, 1986, p.173.

A PAIR OF LOUIS XVI ORMOLU THREE-BRANCH WALL-LIGHTS, AFTER A MODEL BY JEAN-LOUIS PRIEUR, LATE 18TH CENTURY 

D’une autre collection non moins prestigieuse, celle de Carlos de Beistegui, deux miroirs réunis en une paire figurent également parmi les oeuvres importantes de la vente (estimation : €70.000-100.000). L’un des deux miroirs ornait le Grand Salon du palais vénitien mythique du collectionneur, le palais Labia, surmontant le buste d’Isabelle Celsi et flanqué de part et d’autre de portraits des doges sur un mur tendu de damas vert.

 

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Lot 162. Deux miroirs baroque formant paire, l'un du XVIIème siècle, l'autre du XIXème siècle, probablement Espagne. Estimation: €20,000 – €30,000 ($22,769 - $34,154). Photo Christie's Image Ltd 2016.

 

En cuivre repoussé et doré, miroir et ornementation de verre moulé et de cristaux, le fond de miroir de forme octogonale à parcloses encadré de feuillages, de fleurs, d’un lacis de cristaux et de têtes de grotesque, chacun sommé d'un fronton associé ; des miroirs et des éléments remplacés, manques et accidents
Miroir XVIIe siècle: Hauteur: 151 cm. (59 ½ in.) ; Largeur: 136 cm. (53 ½ in.) ;
Miroir XIXe siècle: Hauteur: 154 cm. (60 ¾ in.) ; Largeur: 145 cm. (57 in.) ;
Les frontons: Hauteur: 33 cm. (13 in.) ; Largeur: 50 cm. (19 ¾ in.)

Provenance: Palais Labia ; vente maîtres Rheims, "Tableaux et objets d'art et d'ameublement appartenant à M. Charles de Beistegui dont la vente aux enchères publiques aura lieu à Venise au palais Labia", 6-10 avril 1964, lot 375.

Literature: E. Schlumberger, "Visite d'adieu au palais Labia", Connaissance des Arts, janvier 1964, p.40 (un miroir illustré).
S. Roche et al.Miroirs, Paris, 1985, p. 58 (non illustrés)

A MATCHED PAIR OF GILT-COPPER, GLASS AND CRYSTAL MIRRORS, ONE BAROQUE, 17TH CENTURY, ONE BAROQUE STYLE, 19TH CENTURY, PROBABLY SPANISH

Note: Avec leur structure à parecloses, leur forme octogonale et leur décor caractéristique mêlant ornements de métal repoussé et lacis de cristaux, ces somptueux miroirs sont à rapprocher de ceux conservés au monastère de Guadalupe dans la région de la Nouvelle-Castille en Espagne. Ces derniers sont illustrés dans S. Roche et al.Miroirs, Paris, 1985, pp. 57-58 et 188-192.
Seuls quelques miroirs de ce corpus sont identifiés. Outre les deux présentés ici et les trois du monastère de Guadalupe, mentionnons celui de la collection Brandolini d’Adda (illustré in situ dans L. Verchère, Renzo Mongiardino. Renaissance Master of Style, New York, 2013, p. 124) et celui anciennement dans la collection du baron et de la baronne Guy de Rothschild à l’hôtel Lambert.
Le travail de lacis associant fleurs et guirlandes se retrouve sur un miroir vénitien des années 1680 illustré dans Graham Child, Les Miroirs. 1650-1900, Paris, 1991, pp. 241 et 258.

Une provenance mythique

L'un des deux miroirs que nous présentons ici ornait le Grand Salon d’un palais mythique de Venise : le palais Labia, cette demeure qui devint au milieu du XXe siècle la propriété de Carlos de Beistegui. Notre glace surmontait le buste de marbre d’Isabelle Celsi et était flanquée de part et d’autre de portraits des doges sur un mur tendu de damas vert dans un esprit typiquement vénitien.

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Vue du Grand Salon, palais Labia, Venise, montrant un des miroirs du lot 162 © GUILLEMOT / CDA / AKG-IMAGES