"Une image peut en cacher une autre; Arcimboldo - Dalí - Raetz" au Grand palais
Salvador Dalí, Crâne avec danseuse, 1932. Huile sur toile, 24.5 x 19.5 cm. Vaduz, Sammlung Merz, courtesy Kunstmuseum Liechtens
Fascinés par les phénomènes optiques et curieux d'explorer leur médium, les artistes sont à l'origine d'une longue histoire où ils jouent aussi bien avec l'image qu'avec le spectateur. Trouvant un support à l’imagination dans des formes naturelles ou accidentelles, ils ont fait de même avec leurs propres créations. Ils suggèrent des aspects implicites ou cachés et multiplient les manières de voir et d’interpréter leurs oeuvres. Ils ont ainsi exploité l’ambiguïté visuelle et produit des images doubles dans un esprit ludique, pour introduire des niveaux de signification accessibles aux initiés, et pour réfléchir à la perception, la représentation et l’invention visuelles. Tout le monde connaît Arcimboldo et ses portraits composites, dont certains sont aussi réversibles, et le maître moderne de l’image ambiguë qu’est Dalí. Mais beaucoup d’autres images multiples ne sont connues que de peu et on s’est longtemps méfié du caractère subjectif de leur reconnaissance, préférant les attribuer au hasard. C’est pourquoi les commissaires de l’exposition ont pris le parti de ne montrer que des oeuvres qui peuvent faire l’objet d’un consensus et dans lesquelles on a de bonnes raisons de penser que l’ambiguïté a été consciemment voulue par l’artiste. A l’issue d’une sélection rigoureuse, ils ont retenu quelques 250 objets – peintures, dessins et gravures, mais aussi sculptures et films – de provenances très diverses et qui s’éclairent les uns les autres. Ils composent une autre histoire de l’art, de la préhistoire au temps présent, tout en mettant en évidence des thèmes et motifs récurrents comme le paysage anthropomorphe, l’analogie entre visage et torse, l’ambiguïté sexuelle, l’illusion spatiale ou encore l’interprétation de taches comme dans le test de Rorschach.
Une place particulière revient à Dalí, qui a consacré son oeuvre à la création d’« images à figurations multiples » proposant des scénarios divers, aussi énigmatiques qu’imprévisibles. C’est d’ailleurs sous le signe d’une toile fameuse de l’artiste, L’Enigme sans fin (1938), qu’une première mouture de l’exposition fut présentée en 2003 au Museum Kunst Palast de Düsseldorf. L’exposition parisienne reprend le même concept mais en donne une version entièrement renouvelée et considérablement enrichie. Elle réunit autour des toiles du maître catalan des oeuvres provenant d’époques et de sphères culturelles diverses qui incluent tous les continents. Leurs sujets incluent la figure humaine, illustrée par les images des Saisons d’Arcimboldo, le paysage qui va de la Renaissance à Max Ernst, ou l’architecture avec les perspectives impossibles d’Escher ; mais ils mettent aussi en cause la séparation des genres et des règnes et rapprochent ou mêlent le monde des humains, celui des objets et la nature tout entière. Ils combinent aussi souvent l’image et le langage, conformément à la parenté entre l’image multiple et le jeu de mots. L’art contemporain est particulièrement riche de ce point de vue et apporte des techniques et des formes nouvelles d’ambiguïté visuelle, dont les extraordinaires anamorphoses tridimensionnelles du suisse Markus Raetz. De Michel-Ange à Raetz en passant par les miniatures persanes ou les cartes postales érotiques du tournant de 1900, l’exposition retrace le panorama riche et étrange d’une pratique aussi singulière qu’elle est répandue. Elle porte notre attention sur la diversité des chemins empruntés par les artistes jouant avec la perception visuelle et met l’accent sur la complexité et la permanence de ce principe de création. Les images doubles et multiples ont souvent été considérées comme douteuses ou marginales. L’exposition montre qu’il n’en est rien et qu’en interrogeant la perception, images cachées et sens multiples peuplent les plus grandes oeuvres d’art. Elle entend promouvoir le dialogue que ces oeuvres recherchent avec un spectateur actif. Véritable événement, cette exposition est une occasion inédite de revisiter l’oeuvre de nombreux artistes et d’en découvrir les dessous les plus inattendus.
Hans Memling, vers 1490, Polyptique de la vanité et de la rédemption, Huile sur bois, 20x13 cm. Musée des Beaux Arts de Strasbourg © musées de la ville de Strasbourg/ A.Plisson
Artists fascinated by optical illusions and keen to explore the limits of painting have long indulged in visual puzzles and changing perspectives. Playing on the ambiguity of double images, which change with the observer’s point of view, many painters have covered their tracks and introduced several meanings, often hidden, in images that can be read in multiple ways. They did so for fun, but also to give their works moral or symbolic meaning, or even religious, political or sexual connotations. Apart from Arcimboldo’s famous composite images or reversible portraits, and the inventions of Dali, the unchallenged grand master of ambiguous imagery, double images have often been dismissed as fortuitous creations, attributed to chance rather than conscious acts and deliberate decisions on the artist’s part. That is why the curators of this exhibition have focused exclusively on double images that have been consciously inserted and claimed by their creators. As the artists are not there to testify, their choice is based on circumstantial historical proof or presumptions. They aim to assemble 250 works, after a rigorous selection process. Surprising echoes and similarities between them will be accentuated by a circuit divided into major themes such as composite images, hidden and reversible images, anthropomorphic landscapes, anamorphoses and perspective illusions, erotic ambiguities and even Rorschach’s ink blot tests.
A special place is given to Dalí, past master in the art of formulating different scenarios, both enigmatic and unpredictable, within the same image. Incidentally, it was under the name of one of Dali’s famous canvases, The Endless Enigma (1938) that a first version of the exhibition was presented in 2003 at the Museum Kunst Palast, Düsseldorf.
For Paris, the concept is the same, but the content of the exhibition has been entirely redesigned and enriched; works from different cultural spheres and periods are now grouped around the canvases of the Catalan master. Their subjects are as much human figuration, illustrated by Arcimboldo’s Seasons, as landscapes, which go as far as Max Ernst, or architecture, introduced by Escher’s impossible perspectives.
Ambiguous images or visual jokes are often found in contemporary art. They are seldom identified because they are not an end in themselves. They do not arise from an ideology but on the contrary are stratagems used in divergent and dissimilar works. The Swiss Markus Raetz’s remarkably inventive volumes lead us into really disturbing double readings of sculpture whereas Arcimboldo and Dalí stayed within the bounds of painting.
Ranging from Michelangelo to Markus Raetz, via Persian miniatures or the popular erotic postcards of the 1900s, the exhibition traces the rich, strange panorama of a practice that is as weird as it is widespread. It focuses our attention on the diversity of the paths taken by artists who played with visual perception, and emphasises the complexity and permanence of this principle of multiple creation.
Double images have long been relegated to a secondary role or brushed off as anecdotal. This exhibition takes the opposing view and concentrates precisely on the fringe images, hidden pictures and multiple meanings which lurk in the greatest works of art. It is a real event, a unique opportunity to take a second look at the works of many artists and discover their unexpected underside.

