"Rêves de laque, le Japon de Shibata Zeshin" @ Musée Cernuschi
Couvercle de boîte à papier à lettres (ryōshibako) ornée des attributs des sept dieux du bonheur et son couvercle. Laque colorée sur bois. Décor en laque parsemée d’or et de laque noire, rehauts d’incrustations de nacre. 35,6 x 26,7 x 11,4 cm. Vers 1860—1870. Signé “Zeshin” et paraphe, tous deux incisés. Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art ÓSan Antonio Museum of Art / Photo Peggy Tenison
70 laques, paravents, peintures, objets décoratifs et usuels présentés pour la première fois en France, au musée Cernuschi, témoignent de l’art virtuose de Shibata Zeshin (1807-1891).
La carrière de cet artiste se situe à la charnière de deux grandes époques de l’histoire du Japon : le Japon des samouraïs (époque d’Edo) et le Japon de la modernité (époque Meiji). Ses peintures et ses laques témoignent des transformations artistiques, politiques et sociales de la fin du XIXème siècle.
Peintre au service des riches marchands, des citadins et des temples sous l’ancien gouvernement, il fut nommé peintre du Bureau de la Maison impériale sous le gouvernement de l’empereur Meiji. D’une grande sensibilité, formé à la peinture réaliste auprès des peintres de l’école de Kyōto, Maruyama-Shijō, il s’illustra dans des peintures à l’encre sur soie, créant des effets de trompe-l’œil, mais inventa encore la peinture à la laque colorée sur papier.
Dans l’art du laque, il mit au point des procédés décoratifs uniques, tels que les laques noirs à décor ton sur ton, les laques imitant le fer ou le bronze ou, comble de raffinement, la fine texture du bois de rose. Ses compositions picturales souvent d’une extrême concision évoquent les fameux poèmes japonais dépouillés et incisifs, les haïku dont il était épris.
Ses œuvres présentées dans les Expositions Universelles, dont celle de Vienne en 1873 et celle de Paris en 1889, ainsi que dans les Expositions nationales japonaises furent récompensées par de nombreux prix, admirées et collectionnées par les amateurs occidentaux, comme l’Ecossais Christopher Dresser et l’Allemand Samuel Bing, créateur de l’Art Nouveau. Elles jouèrent un rôle prépondérant sur l’évolution du goût en Occident.
Boîte à papier à lettres (ryōshibako) à décor des attributs des Sept Dieux du Bonheur. Laque colorée sur bois. Décor en laque parsemée d’or et de laque noire, rehauts d’incrustations de nacre. 35,6 x 26,7 x 11,4 cm. Vers 1860—1870. Signé “Zeshin” et paraphe, tous deux incisés. Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art ÓSan Antonio Museum of Art / Photo Peggy Tenison
UN ARTISTE A LA CHARNIERE DE DEUX GRANDES EPOQUES DE L’HISTOIRE DU JAPON
A l’aube de l’époque moderne, Shibata Zeshin apparaît comme un artiste emblématique d’un monde en transition. Alors que le Japon s’ouvrait à l’Occident, le gouvernement Meiji (1868-1912) plaça le pays sous le signe de la « civilisation des lumières » (Bunmei kaika). En s’inspirant des innovations occidentales, une modernisation s’opérait dans tous les domaines, tant politiques et économiques qu’artistiques. Certains artistes se tournèrent radicalement vers les arts européens, abordant la peinture à l’huile et la sculpture d’après des modèles vivants ; d’autres s’insurgèrent pour conserver à l’art japonais ses spécificités, tout en aspirant à le moderniser, et se posèrent en défenseurs des traditions millénaires. L’ouverture de ports au commerce international, les participations du Japon aux Expositions universelles, l’enrichissement d’une bourgeoise citadine et marchande entichée des nouvelles modes furent autant de facteurs qui donnèrent aux artistes l’occasion de réorienter leur production et de satisfaire un public plus diversifié
Si la première partie de la carrière de Shibata Zeshin se situe sous le régime shogunal des Tokugawa, la seconde débute avec la restauration du pouvoir impérial (ère Meiji : 1868-1912). Après la chute du gouvernement militaire, son travail s’inscrivit dans la grande réforme des arts qui, au même titre que le commerce ou l’agriculture et selon le souhait de l’empereur Meiji, devaient contribuer à la création d’un Etat moderne, capable de rivaliser avec les puissances occidentales. Sa participation aux Expositions universelles de Vienne (1873), de Philadelphie (1876), de Paris (1878, 1889) et aux Expositions industrielles nationales témoignent de son investissement dans la promotion des arts de son pays et dans sa volonté de participer aux efforts d’accroissement de qualité de ses créations artistiques. Il joua un rôle majeur dans la création de la Société des laqueurs japonais et reçut le titre officiel d’ « Artiste attaché à la maison impériale ».
Rapidement, il s’imposa comme l’un des représentants les plus célèbres du Japon tant dans son pays qu’à l’étranger, se mettant au service d’acheteurs curieux d’offres inédites.
Le nombre de ses pièces conservées dans divers musées occidentaux, tels que le Museum of Fine Arts de Boston (collections W.S. Bigelow et Fenollosa), le Victoria and Albert Museum à Londres, le Museum für Kunst und Gewerbe à Hambourg, mais aussi d’importantes collections comme celle de Catherine et Thomas Edson à San Antonio que le musée Cernuschi a le privilège d’accueillir, et celle de M. et Mme James E.O’Brien à Honolulu, témoignent de sa popularité et de l’intérêt continu pour ses réalisations dans nos contrées.
Récipient à friandises (kashiki) à décor de fleurs . Laque sur calebasse . Décor en laque noire et or, rehauts d’incrustations de nacre, lèvre imitant le bois de rose: 9,5 x 14,6. Vers 1860-1890. Signé “Zeshin” en laque d’or. Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art O San Antonio Museum of Art / Photo Peggy Tenison
UN ARTISTE COMPLET ET UN INVENTEUR EN QUÊTE DE RENOUVEAU
Zeshin naquit au coeur de la tradition artisanale d’Edo : son père était issu d’une famille de charpentiers et avait été adopté par un fabricant de blagues à tabac. A onze ans, il commença son apprentissage auprès du laqueur Koma Kansai II (1766-1835), illustre représentant d’une famille au service des shoguns, des empereurs et des citadins d’Edo depuis deux siècles. Cinq ans plus tard, il décida de compléter sa formation auprès d’un peintre et entra dans l’atelier de Suzuki Nanrei (1775-1844), artiste de l’école réaliste. En 1830, il se rendit à Kyôto pour étudier aux sources de l’école réaliste Shijō, fondée par Matsumura Goshun (1752-1811) et installée dans la Quatrième Rue (shijō-dori). Là, il découvrit auprès d’Okamoto Toyohiko (1773-1845) des principes stylistiques inspirés tant par Goshun que par la peinture chinoise à l’encre des lettrés (école Nanga) que Toyohiko avait lui-même pratiquée.
Au cours des années 1840, Shibata Zeshin mit au point de nouvelles techniques de laquage, en partie pour contourner les lois somptuaires édictées par le gouvernement shogunal qui interdisait l’utilisation d’or et d’argent sur certains types de laque.
L’un de ses plus étonnants procédés est celui de « l’enduit à motifs de vagues » (seigaiha nuri), obtenu en dessinant au peigne dans une fine couche de laque visqueuse additionnée d’amidon. D’autres s’apparentent à l’art du trompe-l’oeil. Il créa ainsi des enduits de laque imitant le bronze (seidō nuri), le bois de rose (shitan nuri) ou la céramique. Ces techniques nécessitaient un savoir-faire complexe et un temps de travail long.
Toujours en quête de nouveautés, Zeshin inventa la peinture de laque (urushi-e), peinture réalisée à la laque sur du papier ou de la soie, au pinceau et non par saupoudrage de poudres métalliques. Si le laqueur Hara Yōyusai (1768?-1845) s’était déjà essayé à ce procédé sur quelques feuilles d’éventail, Zeshin l’améliora considérablement en intégrant à la laque un plus large choix de colorants et en introduisant des substances qui lui conservaient une certaine souplesse après séchage et permettaient ainsi de rouler la peinture.
Considéré comme l’un des plus importants laqueurs de l’époque Meiji, Shibata Zeshin (1807-1891) a su aussi s’imposer dans le domaine pictural, en raison d’une formation artistique complète. Si son travail de peintre s’inscrivait dans des recherches novatrices, Zeshin n’en oublia pas pour autant ses formations initiales auprès de divers artistes de l’école Maruyama-Shijō. Il répondait ainsi aux commandes de peintures à l’encre et en couleurs sur soie : peintures religieuses pour les temples bouddhiques, peintures commémoratives ou décoratives pour les citadins, ex-voto (ema) pour les sanctuaires shintō. « Peintres de ville » (machi-eshi), Zeshin a également su retenir l’attention de la cour impériale par l’originalité de son œuvre peinte et laquée.
Son style à la fois empreint de tendresse et d’humour s’est combiné à un goût spécifique pour l’élégance et la concision du trait.
Ensemble de boîtes superposées (Jūbako ) à décor de saule et de roue à eau. Laque sur bois, laque verte et noire. Décor en maki-e d’or, argent ; incrustations de nacre, laque sèche (kanshitsu), enduit de laque à motifs de vague (seigaiha nuri), laque incisée (harigaki). 41 x 22,9 x 24,4 cm. Vers 1860-1890. Signé “Zeshin” en idéogrammes incisés à l’intérieur de chaque compartiment. Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art Ó San Antonio Museum of Art / Photo John Deane
LE RAYONNEMENT DE ZESHIN
Shibata Zeshin s’est imposé au regard du monde comme l’un des artistes les plus célèbres du Japon grâce à sa participation aux Expositions Universelles. Celles-ci étaient l’occasion pour le public occidental de découvrir non seulement des artistes japonais, mais aussi des techniques particulières montrant les diverses possibilités décoratives qu’offraient les laques japonais.
La première participation du Japon à une Exposition universelle fut à Paris en 1867. La découverte par l’Europe de cette culture et de ses formes d’expression artistique largement méconnues eut un immense retentissement. Les collections occidentales l’attestent. Une nouvelle occasion fut offerte au public étranger de mieux connaître les produits des îles japonaises, lors de l’Exposition universelle de Vienne en 1873. Un effort particulier fut demandé à tous les artistes et artisans qui représenteraient le Japon à Vienne. Zeshin faisait partie de ceux-ci.
En 1873, il était admiré à Vienne pour son tableau en laque parsemée d’or et à « enduit à motifs de vagues » (seigaiha nuri), intitulé « Mont Fuji et Taga-no-ura ». Bien que le sujet ne fût pas novateur, l’œuvre répondait à des critères de modernisation : sa forme plane et son encadrement mural la rapprochaient des peintures occidentales. Zeshin apportait à l’art du laque une dimension picturale dont il était jusque là dépourvu.
En 1876, il était primé à Philadelphie pour un triptyque peint en laque sur papier- une technique qu’il avait mise au point quelques années auparavant- et en 1889, il était médaillé d’or, à Paris, pour une autre peinture à la laque (urushi-e).
La même année, une exposition lui était consacrée au parc Ueno à Tōkyō, présentant 596 peintures et 186 laques, la plus importante rétrospective jamais consacrée à un artiste de son vivant au Japon.
Plateau rectangulaire (Kabukon) à décor de pluviers au-dessus des vagues. Laque sur bois ; laque verte et noire, enduit de laque « imitant le bronze » (seido nuri) ; détails en incrustation métallique. 24,1 x 16,8 x 1,6 cm, vers 1860 – 1890, signé « Zeshin » en idéogrammes incisés. Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art Ó San Antonio Museum of Art / Photo Peggy Tenison
LA TECHNIQUE DU LAQUE
Le Japon possède la plus ancienne tradition de laque. Ce revêtement, préparé à partir de la sève de l’arbre à laque ou urushi no ki (Rhus vernicifera), y était employé, il y a environ 9000 ans, pour protéger des objets utilitaires et rituels. Les plus anciens exemples en ont été découverts en 2001 dans les régions septentrionales (île de Hokkaidô, Hakodate, site de Kakinoshima B).
La laque possède des propriétés chimiques spécifiques, en raison de sa composition comptant 80% d’urushiol (C22H3602), produit qui, à l’état liquide, provoque des irritations et lésions cutanées.
Une fois récoltée, la sève subit des transformations : filtrage, raffinage, coloration. Elle est ensuite appliquée sur une âme en bois, cuir, papier ou céramique en de nombreuses couches successives; chaque couche est séchée dans des conditions optimales de chaleur et d’humidité, poncée en plusieurs étapes avant l’application de la couche suivante ; des feuilles, paillettes et poudres d’or, d’argent et d’autres métaux sont ensuite préparés avant d’être saupoudrés et/ou incrustés dans une couche de laque encore poisseuse pour créer un motif maki-e (littéralement « image parsemée ») ; une ou plusieurs couches de laque supplémentaires sont ensuite posées avant le ponçage, ici encore en plusieurs étapes, à l’aide d’un abrasif à grain de plus en plus fin, et le polissage du produit fini. Chaque couche de laque nécessite donc un long et méticuleux travail de séchage et de polissage. Ce séchage ne peut s’obtenir qu’à une température de 25-30°C et à un taux d’humidité relatif élevé (75-85%) en raison de la présence de l’urushiol.
Musée Cernuschi. Rêves de laque, le Japon de Shibata Zeshin, avec le concours de la collection C. & Th. Edson, San Antonio Museum of Art . 6 avril -15 juillet 2012.
Netsuke en forme de moineau. Laque sur bois ; fond vert bronze (seido nuri) et décor poli noir, or et argent, 3,8 x 4,1 x 1,9 cm, vers 1860 – 1890. Signé « Zeshin » en idéogrammes incisés. Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art ÓSan Antonio Museum of Art / Photo Peggy Tenison
Héron blanc et corbeau en vol. Rouleau vertical. Peintures en laques colorées (urushi-e) pigment blanc et feuille d’or sur papier, 41,9 x 60,6 cm, vers 1880. Signé « Zeshin sei » (« fait par Zeshin ») Sceau « Tairyūkyo » (« Maison en face des saules »). Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art ÓSan Antonio Museum of Art / Photo Peggy Tenison
Oiseau et plante grimpante. Quatre portes coulissantes. Encre, couleurs et feuilles d’or sur soie, ferrures métalliques, 19,1 x 15, 9 cm (chacune), 1879. Signé « Jinen nanajūsan Zeshin sha » (« Zeshin à l’âge de 73 ans ») – Sceau « Tairyūkyo ». Collection Catherine et Thomas Edson, San Antonio Museum of Art ÓSan Antonio Museum of Art / Photo Peggy Tenison








