Le "ca trù" ou le chant des courtisanes du Vietnam
Le ca trù apparaît depuis le XIe siècle date où les écrits sont encore conservés jusqu'à maintenant et ce, à travers les dynasties des Ly, Trân, Hô, Lê, Mac et Nguyên sans oublier les règnes des seigneurs Trinh et Nguyên.
Une troupe de ca trù se compose souvent d'une chanteuse avec ses cliquettes, d'un musicien qui l'accompagne en jouant d'un instrument très particulier, le dàn day. Cet instrument musical est unique dans toute l'Asie, avec son très long manche, sa caisse de forme rectangulaire et sans fond. Il y a un troisième personnage dans cet orchestre, mais qui n'est pas un professionnel. Il s'agit d'un des spectateurs, qui joue d'un instrument dit tambour d'éloge. Le rôle de ce dernier n'est pas de battre la mesure mais de donner des bonus ou des malus à la chanteuse, par ses coups de baguette sur la peau ou le corps du tambour, suivant la qualité de son chant. C'est grâce à cette façon de donner des notes à la chanteuse, que cette musique s'appelle ca trù. En vietnamien, "ca" c'est chanter et "trù", une sorte de jeton en bambou, qu'on donne en récompense à la chanteuse, lorsqu'on juge qu'elle a bien chanté. Ces jetons, après la séance seront changés en monnaie sonnante et trébuchante.
Concernant les chants ou plutôt, les poèmes chantés dans le ca trù, ils suivent également des règles très strictes et font souvent appel aux poèmes chinois de la dynastie des Tang, soit en adoptant la même forme, soit en y faisant allusion ou parfois, un ou deux vers sont même été empruntés. Car l'on sait que ces poèmes, notamment ceux de cette époque, l'un des sommets de toute l'histoire de la poésie chinoise, sont très riches en expressions, en symboles, en allusions et en légendes. Et ne serait-ce pas une autre raison du discrédit du ca trù, qui n'est jamais descendu jusqu'au peuple, mais est resté avec son public plutôt élitiste et ses poèmes un peu trop savants?
Ces derniers siècles, les compagnies de ca trù ont toujours formé une structure très organisée, avec pour tout le monde, le travail aux champs ou auprès d'un métier à tisser le jour, et le soir, lorsque l'occasion se présentait, aller jouer de la musique, le tout planifié par un chef de la compagnie, qui veillait en même temps à la moralité et au niveau professionnel de sa troupe.
Où joue-t-on du ca trù?
D'abord à la Cour royale, car depuis toujours, la musique et la danse étaient appréciées des rois, dès que la guerre était finie et que le peuple vivait en paix. Plus tard, cette musique était demandée aussi dans les temples, là où l'on vénèrait les génies, les grands hommes, ceux ou celles qui avaient sauvé le pays pendant les guerres ou aidé les paysans d'une région à sortir de la famine ou d'un malheur quelconque.
Ensuite, on trouvait cette musique chez les mandarins et enfin, chez les riches bourgeois. Au début du XXe siècle, elle arriva même aux oreilles des commerçants et hommes d'affaires.
Comme tout le monde ne pouvait recevoir un orchestre chez lui, des propriétaires de restaurants ou de maisons de thé proposaient des concerts à un public plus large. Mais ils offraient également à ce public des hôtesses, chargées de faire boire de l'alcool et dont le rôle n'avait rien à voir avec la musique mais seulement de détendre la clientèle. Et c'était cette image décadente qui a fait tomber le ca trù en disgrâce, durant des décennies.
Aujourd'hui, le ca trù est en train de reprendre avec des clubs qui se montent çà et là. L'État connaît quelle contribution il peut apporter au tourisme du Vietnam, notamment auprès des étrangers. Aussi, des programmes de soutien sont-ils mis sur pied. Même les étrangers ne s'y trompent pas. Dans un des derniers budgets d'aide aux différentes formes artistiques traditionnelles de la fondation Ford, le ca trù a pu partager avec les marionnettes sur l'eau, la coquette somme de 100.000 dollars.