Folklore : le théâtre Rôbam espère un regain de vitalité
Vieux de 200 ans, le théâtre Rôbam, originaire de l'ethnie Khmer du Sud, a fait son apparition ces derniers jours à Washington (États-Unis), ensorcelant les spectateurs venus des 4 coins du monde pour assister au "Festival de la vie folklorique de Smithsonian 2007".
Avec 10 autres biens patrimoniaux culturels du Vietnam, le théâtre Rôbam a l'honneur de symboliser la quintessence nationale lors de cette fête mondiale du folklore, organisée du 27 juin au juillet dans la capitale des États-Unis, sous le thème "Le Mékong - fleuve reliant les cultures".
Ce genre de théâtre original et propre à l'ethnie khmère est né il y a 2 siècles et a connu une certaine prospérité à Soc Trang, une province traversée par le Mékong. Pourtant, il ne s'était encore jamais aventuré au-delà des frontières de cette province deltaïque. "J'espère qu'après cet événement international, le Rôbam soit largement connu et que ce vieux théâtre connaîtra un regain de vitalité", commente Trân Thi El, 73 ans, "patronne" de la troupe familiale de Rôbam, mère et grande mère de 4 artistes amateurs participant au festival. Depuis 5 générations, cette famille passionnée par l'art théâtral a pris soin de préserver le Rôbam, malgré les hauts et les bas de la vie. Unique à Soc Trang et au Vietnam, la troupe de Rôbam de Trân Thi El se compose actuellement d'artistes ama- teurs de 3 générations et donne souvent des représentations gratuites dans la cour de la maison communale du village, à l'occasion des fêtes populaires.
Retour aux sources
La tradition veut que le théâtre Rôbam à Soc Trang ait une origine légendaire. Une princesse du royaume de Chân Lap, en amont du Mékong, faisait un voyage, à bord d'un bateau, le long du fleuve. Débarquant un jour sur les lais de Bai Xâu, relevant de l'actuel district de My Xuyên (province de Soc Trang), elle se sentit d'emblée charmée par les paysages romantiques alentours et décida de s'y installer. Elle demanda donc à son père de faire construire pour elle, dans cette contrée lointaine, un beau palais et d'y transporter de nombreux objets de culte. Malheureusement, le bateau de ravitaillement coula à mi-chemin et la princesse dut partir, le coeur serré. Néanmoins, une de ses odalisques souhaita rester sur cette terre où elle avait trouvé sa moitié, un paysan khmer local. Heureuse dans sa vie conjugale, la jeune femme avait néanmoins la nostalgie des scènes de théâtre, des chants et des danses auxquelles elle s'était habituée dès son enfance, dans son royaume d'origine. Soutenue par son mari, elle se mit alors à se produire chaque soir et à apprendre aux villageois ce genre d'art qu'on appelle le Rôbam. Cette belle légende agrémente encore un ouvrage d'étude des chercheurs en cultures folkloriques, selon lequel le Rôbam est issu d'un théâtre antique de l'Inde, datant des 1er et 2e siècles. Introduit au Vietnam, cet art théâtral s'est modifié au fil du temps pour s'harmoniser avec la culture locale et faire enfin partie intégrale de la vie culturelle de l'ethnie khmère dans le delta du Mékong.
Des hauts et des bas du Rôbam
"Ce n'est pas facile de faire du vrai théâtre Rôbam", avoue l'amatrice septuagénaire Trân Thi El. Elle précise que cet art scénique intègre harmonieusement la musique, le chant, la récitation, la déclamation, le mime et la danse avec masques. Une fois ces techniques maîtrisées, on peut alors interpréter les personnages légendaires des pièces souvent inspirées des épopées lointaines. Une complexité tendant parfois au sublime qui nécessite inéluctablement beaucoup d'entraînement. On doit donc commencer dès le plus jeune âge pour devenir un artiste du théâtre Rôbam.
Tel est le cas de Mme El qui, à 5 ans, a fait connaissance avec le Rôbam. "J'ai suivi pendant des heures les exercices de mes grands-parents et de mes parents. Les gestes souples et stylisés, les chants envoûtants, les sons tumultueux du tambourin... Tout semblait m'ensorceler", se souvient-elle. Pour elle, si le Rôbam est accompagné par des instruments musicaux simples comme le tambourin et le clairon, il exige des costumes de scène très maniérés, sans oublier des masques multiformes et multicolores. Les artistes doivent s'exercer dans toutes les disciplines, y compris la confection des accessoires de scène.
Le théâtre Rôbam se perpétue courageusement, de génération en génération, dans la famille de Mme El. Par un amour infini pour cet art, son feu mari, M. Lâm Hên, a créé une troupe de Rôbam dont les artistes sont tous membres de la famille. Avant de quitter ce monde il y a 3 ans, ce vieux Khmer a exprimé son dernier voeu : que ses progénitures "préservent le Rôbam à tout prix, en dépit des fluctuations de la vie". Mme El confie : "La vie est difficile. Les troupes de Rôbam à Soc Trang se sont dissoutes les unes après les autres. Reste maintenant une seule troupe, la mienne, que je vénère". Tous les soirs, de l'humble maison de Mme El retentissent des airs spécifiques de Rôbam. Tous les membres de la famille participent passionnément aux entraînements, relevant le défi de la vie.
Le vœu exaucé
"Le voeu de mon mari est exaucé aujourd'hui : non seulement le Rôbam n'a pas disparu, mais en plus il est reconnu à l'échelle internationale", s'exprime avec émotion Mme El. Ses 3 enfants : Lâm Vinh, Lâm Phuong, Lâm Thi Huong et son petit fils Lâm Thanh Hung sont "soudain devenus des messagers de l'art scénique de l'ethnie khmère du Sud du Vietnam au Festival mondial du folklore", selon Mme El. Cet honneur de la famille, elle veut le partager avec tout le monde, en espérant aussi l'aide, ce qui permettrait de "donner au Rôbam un second souffle".
Déjà une bonne nouvelle : l'Institut des recherches culturelles et arttistiques de Hô Chi Minh s'intéresse au Rôbam. De plus, la province de Soc Trang prévoit d'investir dans la préservation et la mise en valeur de ce patrimoine immatériel du pays. (Nghia Dàn/CVN)