Bacri Frères-Antiquaires Paris, la collection d’un des plus grands marchands d’art du milieu du XXe siècle chez Sotheby's
Corneille de La Haye dit Corneille de Lyon, Portrait d’Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes (1508-1580), vers 1545. Estimation : 200.000-300.000 €. Photo: Sotheby's.
PARIS – Sotheby’s a l’honneur d’annoncer la vente de la collection Bacri Frères - Antiquaires Paris qui se tiendra à Paris le 30 mars prochain. Héritiers du « connoisseur » du XVIIIe siècle, amateurs, collectionneurs et marchands influents, à l’instar des familles d’antiquaires Fabius ou Seligmann, ils furent les grands marchands d’art du milieu du XXe siècle. Leur collection allie le goût particulier de l’amateur et la compétence professionnelle de l’antiquaire. Nous leur devons certaines découvertes qui illuminent les cimaises des plus grands musées : Naïade par Lucas Cranach l’Ancien à la Kunsthalle de Brême, un portrait attribué à Corneille de Lyon actuellement au Metropolitan Museum à New York, des sculptures médiévales conservées au Musée Rodin, ou la tenture de la vie de la Vierge léguée au musée de Cluny, l’une des tapisseries de la fin du Moyen Age la mieux connue.
Si le dessin et la peinture ancienne dominent cette collection, celle-ci témoigne aussi de leur passion pour les objets appartenant à différentes époques et civilisations. Les tapisseries médiévales, dont Jacques Bacri fut un très grand spécialiste, répondent aux tableaux des maîtres flamands, les torses antiques se mêlent aux sculptures bourguignonnes, et les remarquables céramiques Iznik se joignent aux vases en porcelaine de Chine ou de Sèvres.
Selon Clotilde Bacri Herbo : « Mon père Jacques aimait découvrir, se passionnait pour la recherche et a laissé sur chaque objet passé entre ses mains une documentation précieuse. Les conservateurs du monde entier aimaient s’entretenir avec lui et parler des heures durant sur la provenance de tel ou tel objet, leur histoire, leur attribution. Les collectionneurs étaient ses amis, il avait toute leur confiance. Florence Gould lui avait laissé carte blanche pour concevoir toute une pièce de sa maison de Cannes pour des objets médiévaux qu’il avait choisis avec soin et mis en scène avec amour. La Haute Époque était sa passion. »
L’oeuvre la plus attendue de cette collection est le portrait d’Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes (1508-1580) peint par Corneille de La Haye dit Corneille de Lyon vers 1545 (estimation : 200.000-300.000 €). Cette peinture, une des versions réalisées par Corneille, la première étant aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum de New York, est l’image la plus vivante et touchante de la duchesse d’Étampes, l’« amye parfaite » du roi-chevalier, « la plus savante des belles et la plus belle des savantes ».
Favorite du roi François Ier, elle fut la première à capter non seulement l’intimité, mais aussi le coeur et l’oreille d’un roi. François Ier ne la quitta jamais, estimant son charme et son intelligence. L’influence de la favorite ne cessa de grandir et elle fut la première des grandes maîtresses en titre de la cour de France à posséder un pouvoir politique réel jusqu’à l’avènement de Henri II qui fut, pour la duchesse d’Étampes, synonyme de disgrâce.
Si la présentation des deux versions est identique, le traitement diverge considérablement : il est ici plus précis et attentif. La touche fine décrit chaque perle, chaque maillon émaillé du collier, chaque fil d’or des broderies. En même temps, le modelé du visage est léger et fluide, laissant perceptible le dessin sous-jacent qui se résume aux seuls contours. Enfin, le fond du portrait, bleuté dans le tableau de New York, est ici d’un vert soutenu s’assombrissant vers les bords, plus typique de l’oeuvre de Corneille.
Corneille de La Haye dit Corneille de Lyon, Portrait d’Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes (1508-1580), vers 1545. Estimation : 200.000-300.000 €. Photo: Sotheby's.
Parmi les lots les plus importants, citons deux volets d’un triptyque du rare Maitre Johannes appartenant à un corpus restreint de cinq peintures, conservées entre les Flandres et l’Espagne. Seuls ces deux volets représentant les saints Jean-Baptiste et Agnès et un Baptême du Christ étaient encore en mains privées.
C’est par la découverte d’un acte de paiement du retable aujourd’hui dans l’église Maria-ter-Heide, à un certain peintre « Johannes » en l’an 1513, que l’on donna, à défaut d’un nom complet, un prénom à l’artiste de ces cinq oeuvres. S’il faut bien se résoudre à ce que son nom de famille, sa ville natale, ses dates de naissance et décès restent des mystères, il est toutefois permis d’offrir aujourd’hui une paternité à ces peintures raffinées.
Une image étonnante représentant un homme enturbanné, remuant une soupe, est vraisemblablement un fragment d’une plus grande composition représentant une sainte Famille. On connaît au moins sept versions par Gérard David de ce sujet religieux placé dans un contexte quotidien contemporain, composition alors en vogue dans la Hollande et les Flandres du XVIIe siècle (estimation : 50.000-70.000 €).
Son iconographie, spécifique des Flandres au début du XVIe siècle, se caractérise par des visages détaillés et expressifs dans une peinture si cernée qu’elle parait presque dessinée. Ces rouges vifs et ces personnages fortement détachés de l’architecture flamande leur servant de décor comptent également comme des manières que l’on retrouve à Bruges à cette période.
Gérard David, Homme enturbanné, remuant une soupe. Estimation : 50.000-70.000 €. Photo: Sotheby's
La messe de saint Grégoire, thème pictural populaire du haut Moyen-Age au début de la Renaissance, est un exemple assez caractéristique de la production de l’Ecole d’Amiens du XVe siècle (estimation : 80.000 – 100.000 €). La région, sous la domination des ducs de Bourgogne, connaissait alors, une période artistique particulièrement florissante. Les représentants de cette école s’inspiraient massivement de la peinture flamande et des livres enluminés, dont la production était particulièrement riche à Rouen. Mais audelà de ces diverses influences, cette peinture est avant tout une création amiénoise par ses visages aux traits picards et « expressions farouches et toutes dehors ».
En dessin, un des lots les plus attendus sera sans doute le paysage, de Jean-Honoré Fragonard, réalisé autour de 1760 (estimation : 25.000-35.000 €). Ce dessin lavé d’encre présentant un couple enlacé brossé rapidement sur fond d’une végétation foisonnante, incarne parfaitement les qualités qui avaient fait le succès de l’artiste. On y voit sa prédilection pour les scènes galantes. Cette composition, marquée par son séjour en Italie et la découverte de Tivoli, n’est plus une observation minutieuse de la nature mais une interprétation libérée de toute entrave formelle.
Jean-Honoré Fragonard, Couple enlacé, 1760, lavis d'encre. Estimation : 25.000-35.000 €. Photo: Sotheby's.
La collection Bacri renferme de magnifiques modèles de tapisseries, datant pour la plupart des XVe et XVI siècles, tissées dans les grands centres de production basés aux Pays-Bas méridionaux lorsque les ducs de Bourgogne gouvernaient l’Artois, la Flandre et le Brabant. L’une d’elles représente une imposante scène de bataille dans laquelle des chevaliers s’affrontent au sein d’une multitude de fantassins (estimation : 70.000-100.000 €), tandis qu’une autre, à mi-chemin entre les scènes d’amour courtois et les représentations allégoriques, figure trois personnages élégamment vêtus sur un ravissant fond mille-fleurs (estimation : 30.000-50.000 €).
Tapisserie représentant une scène de bataille, Pays-Bas méridionaux, XVe-XVI siècles. Estimation : 30.000-50.000 €. Photo: Sotheby's.
Les tapisseries appartenant au XVIIe siècle incluent une paire d’entre-fenêtres de la Manufacture de Beauvais, issue de la Tenture des Grotesques et montrant des dompteurs (estimation : 20.000-30.000 €), ou un délicat tour de lit en broderie au petit point de Saint-Cyr, sur un fond bleu idéalement conservé, qui déroule l’histoire de Psyché (estimation : 8.000-12.000 €).
En sculpture, la Vierge de Calvaire en albâtre, vers 1480, était certainement placée à l'origine au pied d'un calvaire pour faire pendant à la figure de Saint-Jean. Elle illustre parfaitement le style de la production bourguignonne du temps de Jean de la Huerta (1413-1462) et Antoine le Moiturier (1425-1497) : la position de recueillement, le traitement du visage et les plis du drapé lourd qui l’enveloppe se retrouvent dans d’autres exemples de Pietà conservés au musée des Beaux-Arts de Dijon (estimation : 30.000– 50.000 €).
Vierge de Calvaire, Bourgogne, vers 1480, albâtre. Estimation : 30.000-50.000 €. Photo: Sotheby's.
Autre sculpture majeure de cet ensemble, un relief quadrilobe, centre d'une croix de calvaire, sculpté double face illustre la Crucifixion et le Jugement dernier, Ile-de-France ou Normandie, début du XIVe siècle. Les plis profonds de la robe et le mouvement des corps épousant à merveille la forme du relief le rapprochent de l’exemple illustré d’une Vierge trônante en grès acquise par le musée lorrain de Nancy (estimation : 30.000-50.000 €).
Une statuette en argent figurant Saint Sébastien, Italie du Nord, Mantoue ou Padoue, vers 1500, comparable aux oeuvres d’Andrea Riccio (estimation : 10.000 - 15.000 €), et une statuette miniature de Vierge à l’Enfant en ivoire sous baldaquin de l’ancienne collection Henri Oppenheimer couronnent ce bel ensemble d’oeuvres Haute Epoque (estimation : 20.000-30.000 €).
Le goût éclectique de Bacri s’illustre également par des oeuvres de l’antiquité comme ce torse d’Esculape en marbre, IIe siècle ap. JC, copie romaine de taille réduite d'une statue grecque datant du IVe siècle av. J.-C (estimation : 50.000-80.000 €), et l’ensemble de céramiques ottomanes du célèbre groupe Iznik, datant de la première moitié du XVIe siècle jusqu’au XVIIe siècle. Cet ensemble inclut un large plat exceptionnel, appartenant au groupe prestigieux et rare dit « de Damas », vers 1540-1555 (estimation : 40.000-60.000 €). Ce groupe, produit en Turquie, se distingue par sa palette de couleurs, différente de toutes les autres productions d’Iznik. Ce plat, illustrant parfaitement ce type de céramiques, fait désormais partie des rares exemplaires apparus sur le marché. Il présente les couleurs caractéristiques de cette production associant bleu de cobalt, violet manganèse et vert sauge.
Torse d’Esculape en marbre, IIe siècle ap. JC, copie romaine de taille réduite d'une statue grecque datant du IVe siècle av. J.-C. Estimation : 50.000-80.000 €. Photo: Sotheby's.
PARIS.- Sotheby’s announced the sale of the collection of renowned Paris dealers, Bacri Frères - Antiquaires Paris, on 30 March in Paris. Heirs to the 18th century "connoisseur", collectors and leading dealers, like the Fabius and Seligmann dynasties, also working in antiques, they were prominent art dealers of the mid-20th century. Their collection reflects both the individual taste of the private collector and the professional competence of the antique dealer. We owe them several discoveries now gracing the walls of major museums: Lucas Cranach the Elder's Naiad in the Bremen Kunsthalle, a portrait attributed to Corneille de Lyon now in New York's Metropolitan Museum, medieval sculptures now housed in the Musée Rodin, and one of the best-known tapestries of the late Middle Ages: the Life of the Virgin, bequeathed to the Musée de Cluny.
The core of the collection is dominated by Old Master paintings and drawings but it also illustrates their passion for works from different periods and civilisations. Medieval tapestries, one of Jacques Bacri's great specialities, respond to paintings by Flemish masters; antique torsos mingle with sculptures from Burgundy, and remarkable Iznik ceramics rub shoulders with porcelain vases from China and Sèvres.
According to Clotilde Bacri Herbo: "My father Jacques adored discovering things, and was very keen on research, leaving behind valuable documentation on every object that passed through his hands. Curators from all over the world loved talking with him, and they would chat for hours on end about the provenance, history or attribution of a piece. Collectors were his friends, and they all trusted him implicitly. Florence Gould gave him a free hand to design an entire room in her Cannes house for her mediaeval objects, which he chose with care and displayed with love. The Middle Ages and Renaissance were his great passion."
One the highlights of this collection is the portrait of Anne de Pisseleu, Duchesse d'Étampes (1508-1580), painted c. 1545 by Corneille de La Haye, known as Corneille de Lyon (estimate: €200,000-300,000). This painting is one of two versions by Corneille. The first, now in the Metropolitan Museum of New York, is the liveliest and most touching picture of the Duchesse d'Étampes: the "amye parfaite" of the knight-king, and "the most learned among the beautiful and most beautiful among the learned."
The favourite of François I, she was the first to be not only a king's lover but also mistress of his heart and ear. François I never tired of her, and was captivated by her charm and intelligence. Her influence grew constantly, and she was the first of the main official mistresses of the French court to wield real political power, right up to the arrival of Henri II, which led to her downfall.
While both versions are comparable, the treatment differs considerably, the one here being more precise and meticulous. Each pearl, each enamelled link in the necklace and each golden thread in the embroidery work is depicted with a fine touch. At the same time, the modelling of the face is light and fluid, and we can perceive the underlying drawing, consisting of simple contours. Lastly, the background of the portrait is blueish in the New York painting, but here it is a strong green darkening towards the edges, more typical of Corneille's style.
Outstanding lots include two wings of a triptych by the extremely rare Master Johannes, belonging to a very small corpus of five paintings now found in Flanders and Spain. Only these two sections, showing St John the Baptist and St Agnes and the baptism of Christ, were still in private hands.
It was through the discovery of a bill of payment dated 1513 for the altarpiece now in the church of Maria-ter-Heide, made out to one "Johannes", that a first – if not a full – name could be given to the painter of these five works. While we have to accept that his surname, native city and birth and death dates are still mysteries, we can certainly attribute these refined paintings to him.
A remarkable image of a man in a turban stirring a bowl of soup is probably a fragment of a larger painting of the Holy Family. We know of at least seven versions of this religious subject by Gerard David, set in an everyday context – a composition very much in vogue in 17th-century Holland and Flanders (estimate: €50,000-70,000).
Its iconography, specific to early 16th century Flanders, is characterised by detailed, expressive faces and painting so clearly delineated that it seems almost drawn. The strong reds and figures standing out clearly against their background of Flemish architecture are also typical of the style found in Bruges at that time.
The Messe de Saint Grégoire, a popular pictorial theme of the late Middle Ages/early Renaissance, is fairly characteristic of the 15th century School of Amiens (estimate: €80,000-100,000). The region, ruled by the Dukes of Burgundy, was going through a particularly flourishing period in art at the time. Exponents of this school were greatly influenced by Flemish painting and illuminated books, which were produced in great quantities in Rouen. But apart from these various influences, the painting is, above all, typical of the Amiens style, as can be seen in the faces with their Picard features and "fierce, unbridled expressions."
In the drawings section, one of the highlights will certainly be a landscape by Jean-Honoré Fragonard of c. 1760 (estimate: €25,000-35,000). This ink wash drawing of a couple embracing, rapidly painted against a background of luxuriant vegetation, marvellously embodies the qualities that made the artist successful. Here we can see his penchant for love scenes. This composition, marked by his stay in Italy and discovery of Tivoli, is no longer a minutely detailed observation of nature, but an interpretation now free of any formal constraints.
The Bacri collection contains some magnificent tapestries, mostly from the 15th and 16th centuries, woven in the major production centres of the southern Netherlands, when the Dukes of Burgundy governed Artois, Flanders and Brabant. One of these shows an impressive battle scene with knights fighting among a horde of foot soldiers (estimate: €70,000-100,000), while another, halfway between a scene of courtly love and allegorical representation, features three elegantly clothed figures on a ravishing mille-fleurs background (estimate: €30,000-50,000).
Tapestries from the 17th century include a pair of "entre-fenêtres" from the Manufacture de Beauvais, which are part of the Grotesque series and show animal tamers (estimate: €20,000-30,000), and a delicate, beautifully preserved valance embroidered in petit point de Saint-Cyr with a blue background, illustrating the story of Psyche (estimate: €8,000-12,000).
Among the sculpture, an alabaster Madonna of the Calvary, c. 1480, was certainly placed at the foot of a Calvary scene to begin with, as a pendant to St John. It is a perfect example of the Burgundy style during the period of Jean de la Huerta (1413-1462) and Antoine le Moiturier (1425-1497): the meditative position, the treatment of the face and the folds in the heavy drapery she wears are also found in various Pietàs now in the Dijon Musée des Beaux-Arts (estimate: €30,000-50,000).
Another major sculpture in the collection is a quatrefoil relief carved on both sides, forming the centre of a Calvary cross, which illustrates the Crucifixion and the Last Judgement (Paris region or Normandy, early 14th century). The deep folds of the robe and movement of the bodies follow the form of the relief marvellously, reminiscent of the illustrated example of a sandstone Enthroned Virgin acquired by the Musée Lorrain in Nancy (estimate: €30,000-50,000).
A silver statuette of St Sebastian from Mantua or Padua in Northern Italy, c. 1500, similar to the work of Andrea Riccio (estimate: €10,000-15,000), and a miniature ivory statuette of a Madonna and Child beneath a canopy from the former Henri Oppenheimer collection round off this fine collection of Mediaeval and Renaissance works on a high note (estimate: €20,000-30,000).
Bacri's eclectic taste can also be seen in works from antiquity, like this marble torso of Aesculapius, 2nd century AD: a reduced Roman copy of a Greek statue of the 4th century BC (estimate: €50,000-80,000), and a collection of Ottoman ceramics from the celebrated Iznik group, dating from the first half of the 16th century to the 17th century. This collection includes a large and remarkable dish from the rare and impressive "Damascus pottery" category, c. 1540-1555 (estimate: €40,000-60,000). This group, produced in Turkey, stands out for its colour range, which differs from all other Iznik work. The dish here, a perfect example of this type of pottery, now becomes one of the very few examples to appear on the market. It features the colours characteristic of this style: a mix of cobalt blue, manganese purple and sage green.






